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Sans salaire, sans chômage: les fauchés du Covid
11/06/2020 à 00h00 par La redaction

Leur entreprise est en faillite, la succession de leurs contrats courts s’est interrompue, ou l’assurance-chômage ne répond plus : récits de salariés qui ne touchent plus un centime depuis mars, et craignent pour l’avenir.

«Nous sommes partis en week-end le vendredi 13 mars, et nous ne sommes jamais rentrés à l’agence. » Caroline est en passe d’être licenciée économique, à la suite du dépôt de bilan de son employeur, propriétaire d’une petite entreprise de publicité à Bordeaux.

Comme sept de ses collègues, la jeune femme ne touche plus aucun salaire depuis le mois de mars. « À 31 ans, j’ai dû demander de l’aide à mon père pour payer mon loyer, explique Caroline. Ma sœur me fait des courses, mon frère me prête un peu d’argent. » Parmi ses collègues, l’un a rendu son appartement pour rentrer vivre chez sa mère, une autre a contracté un crédit. Pour tous, le moral est au plus bas.

Jusqu’ici, même les petites entreprises ont à peu près tenu le coup lors de cette crise sanitaire, grâce aux aides d’urgence débloquées par l’État. Mais le risque de faillite n’a pas disparu, notamment pour des entreprises dont la trésorerie était déjà précaire. Certains de leurs salariés peuvent se retrouver du jour au lendemain sans salaire.

« Jusque-là, l'économie était en quelque sorte à la fois sous morphine et sous perfusion pendant le confinement, confirme Bernard Hibert, l’un des présidents régionaux de la CPME (Confédération des petites et moyennes entreprises). Mais avant la fin de l'année, la situation peut dégénérer. Déjà, on remarque un afflux de dossiers de défaillance, l'étape qui précède l'arrivée des entreprises en difficulté devant les tribunaux de commerce. »

Pour Caroline, il n’y a pas eu besoin d’attendre six mois : « Nous avons découvert à la faveur du coronavirus que notre boîte avait déjà un gros souci avec la banque, et l’argent du chômage partiel versé par l’État est venu combler ce trou plutôt que de payer nos salaires. » La salariée s’est retrouvée comme d’autres dans une véritable faille : tant que son entreprise n’est pas jugée formellement en dépôt de bilan par un tribunal de commerce, elle et ses collègues n’ont droit à rien.

Manifestation du collectif CPHRE à Paris, le 7 juin 2020. © DRManifestation du collectif CPHRE à Paris, le 7 juin 2020. © DR

Selon l’Association pour la gestion du régime de garantie des créances des salariés (AGS), le futur sera sombre. L’AGS intervient justement pour garantir les salaires aux employés en cas de redressement ou de liquidation judiciaire d’une entreprise.

Elle a pourtant constaté une baisse surprenante de son activité au cours des deux derniers mois. « Ne nous y trompons pas, relève l’organisme dans son dernier rapport. [Ce] n’est que la conséquence des mesures prises par l’État au soutien des entreprises en difficulté, auxquelles est venu se rajouter le ralentissement de l’activité des tribunaux de commerce. »

L’AGS craint même un effet retard, lorsque ces aides se tariront, ce qui pourrait engendrer « une sollicitation dans des proportions historiques du régime AGS » et évoque la « violence de la crise qui s’avance une fois que le respirateur artificiel qui ventile actuellement l’économie aura été débranché ». Financé par les cotisations patronales, l’organisme craint également l’assèchement de ses finances, provoqué par la récession économique, là encore à un niveau « inédit ».

Pour tenter de retrouver les sommes dues ces derniers mois, Caroline à Bordeaux a de son côté lancé tout récemment avec un collègue une procédure en référé auprès du tribunal des prud’hommes. « Je n’ai pas pu chercher du travail ces trois derniers mois, ni m’inscrire au chômage, car je ne suis pas encore licenciée officiellement. Que de temps perdu… »

Les salariés en CDI ne sont pas les seuls à se retrouver dans de telles impasses. Michel Castek a dû se résoudre à demander le RSA, après avoir vu son activité réduite à zéro ces dernières semaines. Ce Vendéen de 52 ans travaille d’ordinaire comme vendeur de camping-cars sur les foires et salons, un secteur qui a senti très tôt le vent tourner. Il enchaîne de manière saisonnière les contrats courts, dits « d’usage », réservés à certains secteurs, et qui peuvent se renouveler presque à l’infini.

« Entre deux contrats, on s’inscrit au chômage, explique Michel Castek. Or je suis arrivé en fin de droit le 28 février, et le prolongement automatique des droits décrété en urgence par le gouvernement ne démarrait qu’au 1er mars. Donc à deux jours près, je me suis retrouvé sans rien. »

La réforme récente de l’assurance-chômage, dont la première phase est entrée en vigueur en novembre dernier, sera le deuxième coup de bâton sur sa tête, pressent-il (lire à ce sujet l’article de Cécile Hautefeuille). Là où il fallait travailler quatre mois pour ouvrir de nouveaux droits, c’est six qui sont désormais exigés. « Si les salons et foires dans le tourisme ne redémarrent pas d’ici septembre, ça va être la catastropheJe vis seul, j’ai 1 500 euros de charges fixes. Pour le moment, je puise dans mes économies mais combien de temps je vais pouvoir tenir avec 490 euros du RSA ? »

Entre deux recherches d’emploi dans sa région – « À 52 ans, je ne suis pas très optimiste… » –, Michel Castek s’investit donc dans le tout nouveau Collectif des précaires de l’hôtellerie, de la restauration et de l’événementiel (CPHRE), monté en toute urgence ces dernières semaines, et à l'origine d'une nouvelle mobilisation mercredi 10 juin, place de la Concorde à Paris.

« Nous sommes deux millions de travailleurs intermittents, du fleuriste qui va décorer une salle de mariage, en passant par l’hôtesse d’accueil à Roland-Garros, ou encore le cuisinier qui travaille en extra, rappelle Ahcene Azem, autre membre actif, maître d’hôtel de métier. Aujourd’hui, plus de 400 000 personnes en fin de droit ne touchent plus rien du tout. Et à cause du Covid, les autres craignent de ne pas avoir un nombre d’heures travaillées suffisant pour s’inscrire à Pôle emploi cet automne. »

Le deuxième volet de la réforme, portant entre autres choses sur le montant des indemnités, devait s’appliquer au premier avril mais a été repoussé à la rentrée. Le CPHRE réclame, comme de nombreuses associations défendant les intermittents et les précaires, sa suppression pure et simple : « On va avoir des allocataires qui se retrouveront sous le seuil de pauvreté, s’insurge Ahcene Azem. Après les morts du Covid, il y aura des morts du fait de la crise sociale et je pèse mes mots ! »

L’Institut de recherches économiques et sociales (IRES) a publié une étude le mois dernier qui tend à lui donner raison : depuis quarante ans, ceux qui sont le plus exposés au chômage sont de moins en moins bien indemnisés. « La réforme de 2019 est constitutive d’un effondrement historique de l’indemnisation pour les salariés à l’emploi discontinu », concluent d’ailleurs Mathieu Grégoire, Claire Vivès et Jérôme Deyris de l’IRES.

Les intermittents du spectacle (un peu moins de 300 000 personnes) ont obtenu une « année blanche » et un report automatique des indemnités, jusqu’à l’été 2021, pour tenter de sauver le monde de la culture en déroute. Une décision saluée par la ministre du travail Muriel Pénicaud. « Pour nous, rien, silence et déni », regrette encore Ahcene Azem. Ce n’est pas de la jalousie, on lutte pour les mêmes droits. Ce que nous reprochons, c’est une politique gouvernementale qui désagrège le monde du travail. »

D’autres organismes font également défaut, alors que nombre de contrats courts n’ont pas été renouvelés ce printemps, toujours en raison de l’épidémie de coronavirus. Ils constituent pourtant en temps normal l’immense majorité des embauches. Comme à La Poste, par exemple, explique Cécilia, depuis Angoulême.

Embauchée comme factrice d’août 2019 jusqu’au 5 avril 2020, à raison d’un CDD par mois, son dernier contrat n’a pas été renouvelé. Elle a donc droit au chômage, mais c’est La Poste qui doit s’acquitter de ses indemnités, comme c’est souvent le cas dans les administrations ou entreprises publiques, abritant leurs propres caisses d’assurance-chômage.

« À ce jour, je n’ai toujours rien reçu, s’alarme Cécilia, le service est injoignable par téléphone et le site internet est indisponible. Je suis seule avec une fille adolescente et je n’ai aucun revenu depuis le 5 avril. » Un témoignage confirmé par d’autres récits recueillis par Mediapart récemment.

Cécilia a retrouvé, depuis quelques jours, un travail dans le commerce, mais a dû demander de l’aide à une assistance sociale afin de « mettre de l’essence dans la voiture pour aller au boulot ». C’est un contrat de trois mois. En septembre, l’inconnu resurgira.

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Jusqu’ici, même les petites entreprises ont à peu près tenu le coup lors de cette crise sanitaire, grâce aux aides d’urgence débloquées par l’État. Mais le risque de faillite n’a pas disparu, notamment pour des entreprises dont la trésorerie était déjà précaire. Certains de leurs salariés peuvent se retrouver du jour au lendemain sans salaire.

« Jusque-là, l'économie était en quelque sorte à la fois sous morphine et sous perfusion pendant le confinement, confirme Bernard Hibert, l’un des présidents régionaux de la CPME (Confédération des petites et moyennes entreprises). Mais avant la fin de l'année, la situation peut dégénérer. Déjà, on remarque un afflux de dossiers de défaillance, l'étape qui précède l'arrivée des entreprises en difficulté devant les tribunaux de commerce. »

Pour Caroline, il n’y a pas eu besoin d’attendre six mois : « Nous avons découvert à la faveur du coronavirus que notre boîte avait déjà un gros souci avec la banque, et l’argent du chômage partiel versé par l’État est venu combler ce trou plutôt que de payer nos salaires. » La salariée s’est retrouvée comme d’autres dans une véritable faille : tant que son entreprise n’est pas jugée formellement en dépôt de bilan par un tribunal de commerce, elle et ses collègues n’ont droit à rien.

Manifestation du collectif CPHRE à Paris, le 7 juin 2020. © DRManifestation du collectif CPHRE à Paris, le 7 juin 2020. © DR

Selon l’Association pour la gestion du régime de garantie des créances des salariés (AGS), le futur sera sombre. L’AGS intervient justement pour garantir les salaires aux employés en cas de redressement ou de liquidation judiciaire d’une entreprise.

Elle a pourtant constaté une baisse surprenante de son activité au cours des deux derniers mois. « Ne nous y trompons pas, relève l’organisme dans son dernier rapport. [Ce] n’est que la conséquence des mesures prises par l’État au soutien des entreprises en difficulté, auxquelles est venu se rajouter le ralentissement de l’activité des tribunaux de commerce. »

L’AGS craint même un effet retard, lorsque ces aides se tariront, ce qui pourrait engendrer « une sollicitation dans des proportions historiques du régime AGS » et évoque la « violence de la crise qui s’avance une fois que le respirateur artificiel qui ventile actuellement l’économie aura été débranché ». Financé par les cotisations patronales, l’organisme craint également l’assèchement de ses finances, provoqué par la récession économique, là encore à un niveau « inédit ».

Pour tenter de retrouver les sommes dues ces derniers mois, Caroline à Bordeaux a de son côté lancé tout récemment avec un collègue une procédure en référé auprès du tribunal des prud’hommes. « Je n’ai pas pu chercher du travail ces trois derniers mois, ni m’inscrire au chômage, car je ne suis pas encore licenciée officiellement. Que de temps perdu… »

Les salariés en CDI ne sont pas les seuls à se retrouver dans de telles impasses. Michel Castek a dû se résoudre à demander le RSA, après avoir vu son activité réduite à zéro ces dernières semaines. Ce Vendéen de 52 ans travaille d’ordinaire comme vendeur de camping-cars sur les foires et salons, un secteur qui a senti très tôt le vent tourner. Il enchaîne de manière saisonnière les contrats courts, dits « d’usage », réservés à certains secteurs, et qui peuvent se renouveler presque à l’infini.

« Entre deux contrats, on s’inscrit au chômage, explique Michel Castek. Or je suis arrivé en fin de droit le 28 février, et le prolongement automatique des droits décrété en urgence par le gouvernement ne démarrait qu’au 1er mars. Donc à deux jours près, je me suis retrouvé sans rien. »

La réforme récente de l’assurance-chômage, dont la première phase est entrée en vigueur en novembre dernier, sera le deuxième coup de bâton sur sa tête, pressent-il (lire à ce sujet l’article de Cécile Hautefeuille). Là où il fallait travailler quatre mois pour ouvrir de nouveaux droits, c’est six qui sont désormais exigés. « Si les salons et foires dans le tourisme ne redémarrent pas d’ici septembre, ça va être la catastropheJe vis seul, j’ai 1 500 euros de charges fixes. Pour le moment, je puise dans mes économies mais combien de temps je vais pouvoir tenir avec 490 euros du RSA ? »

Entre deux recherches d’emploi dans sa région – « À 52 ans, je ne suis pas très optimiste… » –, Michel Castek s’investit donc dans le tout nouveau Collectif des précaires de l’hôtellerie, de la restauration et de l’événementiel (CPHRE), monté en toute urgence ces dernières semaines, et à l'origine d'une nouvelle mobilisation mercredi 10 juin, place de la Concorde à Paris.

« Nous sommes deux millions de travailleurs intermittents, du fleuriste qui va décorer une salle de mariage, en passant par l’hôtesse d’accueil à Roland-Garros, ou encore le cuisinier qui travaille en extra, rappelle Ahcene Azem, autre membre actif, maître d’hôtel de métier. Aujourd’hui, plus de 400 000 personnes en fin de droit ne touchent plus rien du tout. Et à cause du Covid, les autres craignent de ne pas avoir un nombre d’heures travaillées suffisant pour s’inscrire à Pôle emploi cet automne. »

Le deuxième volet de la réforme, portant entre autres choses sur le montant des indemnités, devait s’appliquer au premier avril mais a été repoussé à la rentrée. Le CPHRE réclame, comme de nombreuses associations défendant les intermittents et les précaires, sa suppression pure et simple : « On va avoir des allocataires qui se retrouveront sous le seuil de pauvreté, s’insurge Ahcene Azem. Après les morts du Covid, il y aura des morts du fait de la crise sociale et je pèse mes mots ! »

L’Institut de recherches économiques et sociales (IRES) a publié une étude le mois dernier qui tend à lui donner raison : depuis quarante ans, ceux qui sont le plus exposés au chômage sont de moins en moins bien indemnisés. « La réforme de 2019 est constitutive d’un effondrement historique de l’indemnisation pour les salariés à l’emploi discontinu », concluent d’ailleurs Mathieu Grégoire, Claire Vivès et Jérôme Deyris de l’IRES.

Les intermittents du spectacle (un peu moins de 300 000 personnes) ont obtenu une « année blanche » et un report automatique des indemnités, jusqu’à l’été 2021, pour tenter de sauver le monde de la culture en déroute. Une décision saluée par la ministre du travail Muriel Pénicaud. « Pour nous, rien, silence et déni », regrette encore Ahcene Azem. Ce n’est pas de la jalousie, on lutte pour les mêmes droits. Ce que nous reprochons, c’est une politique gouvernementale qui désagrège le monde du travail. »

D’autres organismes font également défaut, alors que nombre de contrats courts n’ont pas été renouvelés ce printemps, toujours en raison de l’épidémie de coronavirus. Ils constituent pourtant en temps normal l’immense majorité des embauches. Comme à La Poste, par exemple, explique Cécilia, depuis Angoulême.

Embauchée comme factrice d’août 2019 jusqu’au 5 avril 2020, à raison d’un CDD par mois, son dernier contrat n’a pas été renouvelé. Elle a donc droit au chômage, mais c’est La Poste qui doit s’acquitter de ses indemnités, comme c’est souvent le cas dans les administrations ou entreprises publiques, abritant leurs propres caisses d’assurance-chômage.

« À ce jour, je n’ai toujours rien reçu, s’alarme Cécilia, le service est injoignable par téléphone et le site internet est indisponible. Je suis seule avec une fille adolescente et je n’ai aucun revenu depuis le 5 avril. » Un témoignage confirmé par d’autres récits recueillis par Mediapart récemment.

Cécilia a retrouvé, depuis quelques jours, un travail dans le commerce, mais a dû demander de l’aide à une assistance sociale afin de « mettre de l’essence dans la voiture pour aller au boulot ». C’est un contrat de trois mois. En septembre, l’inconnu resurgira.

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