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Pourquoi les connexions internet sont plus fragiles en Afrique
30/04/2020 à 10h31 par La redaction

Souvent connectés par moins de trois câbles sous-marins de fibre optique, les pays africains sont particulièrement vulnérables aux ruptures de câbles sous-marins, qui peuvent passer quasi inaperçues dans d’autres pays du globe.

Alors que l’Afrique continue de lutter contre le Covid-19 avec des mesures de confinement total (Afrique du Sud, Maurice, Maroc…) ou partiel (Côte d’Ivoire, Cameroun, Kenya…), seuls 28 % des Africains ont accès à internet, alerte la Web Foundation, dans un communiqué du 17 avril.

Un constat d’autant plus alarmant que les pays de la façade atlantique du continent n’ont pas été épargnés par les coupures de câbles sous-marins de fibre optique depuis début 2020. Après une première coupure du câble SAT-3 et une double rupture du WACS fin janvier, le premier a de nouveau été rompu début mars, dans les eaux territoriales de la RDC.

De tels événements se produisent une centaine de fois dans le monde chaque année, selon Keith Schofield, du Comité international de protection des câbles (ICPC) – à cause d’événements naturels, de la pêche industrielle ou de l’ancrage des bateaux, plus rarement d’actes de vandalisme. Malheureusement, certains pays d’Afrique sont peu résilients face à ces incidents.

« Un pays est correctement connecté à partir du moment où il reçoit sur ses terres trois câbles sous-marins de fibre optique », juge Jean-Luc Vuillemin, directeur des réseaux et services internationaux d’Orange. Or, quantité de pays africains côtiers ne sont reliés qu’à un seul câble (Mauritanie, Gambie, Guinée, Guinée-Bissau, Sierra Leone, Liberia, Togo, Congo) ou deux (Bénin, RDC, Namibie, Mozambique), selon la carte de TeleGeography, une entreprise américaine d’analyse des infrastructures internet. Pire : l’Érythrée n’est liée à aucun câble sous-marin.

Des réseaux de fibre optique terrestre défaillants

Néanmoins, « avoir plus de câbles n’est pas la panacée », nuance David Belson, créateur du site The Internet Disruption Report. Pour assurer sa résilience, il faut aussi que l’ensemble des câbles d’un pays ne débouche pas dans la même station d’atterrissement – comme on appelle le bâtiment qui accueille la fibre avant qu’elle soit envoyée vers un point d’échange, où les opérateurs se partageront la bande passante pour la vendre à leurs clients.

Les événements de janvier ont souligné une autre faiblesse de certains pays africains : leur réseau de fibre optique terrestre. Quand le câble WACS a été rompu, le Congo aurait aimé se reposer sur le Central African Backbone (CAB), un réseau de fibre optique que le relie au Gabon. C’était sans compter sur des « négligences graves » dans la réalisation du réseau, selon les mots de Léon Juste Ibombo, ministre congolais des Télécommunications, qui le rendaient inutilisable.

Au Liberia, acheter des cartes Sim étrangères ou se passer d’internet

La RDC rencontre elle aussi ce type de problème, estime Jean-Luc Vuillemin : « Il y a eu plusieurs propositions pour faire arriver un nouveau câble sous-marin en RDC. Mais, il faudrait le remonter jusqu’à Kinshasa pour qu’il soit réellement utile. Au vu de la topologie de la côte congolaise, avec ses jungles à traverser et son peu d’infrastructure, c’est compliqué. Jusqu’à présent, les acteurs présents sur la zone n’ont jamais réussi à se mettre d’accord pour mutualiser leurs efforts et leurs ressources. »

Et la situation est encore pire pour le Liberia, « complètement dépourvu d’un réseau de fibre optique terrestre », déplore Eleanor Sarpong, de l’ONG Alliance for Affordable Internet. Ses habitants doivent faire appel au réseau hertzien, s’acheter des cartes Sim ivoiriennes ou se passer d’internet.

Enfin, les pays enclavés, tributaires de leurs voisins côtiers,  peuvent se retrouver avec un internet hors de prix si leurs gouvernements ne le subventionnent pas fortement. C’est cet engagement gouvernemental qui explique en partie les disparités des prix de connexion dans les pays enclavés, qui étaient au 2e trimestre 2019 de 2,21 dollar pour 1GB de données au Rwanda, de 3,17 dollars au Burundi et de 15 dollars au Zimbabwe.

Même pour les pays côtiers, sans la capacité d’inonder tout le pays en fibre optique, multiplier les arrivées de câbles sous-marins n’aurait aucun sens. Ce serait inefficace pour distribuer la connexion internet. De toute façon, « les câbles vont là où il y a du potentiel économique, poursuit Julian Rawle, consultant indépendant dans le secteur des câbles sous-marins.

Jean-Luc Vuillemin abonde : « Un câble coûte cher, donc il atterrit dans les pays où il y a des besoins suffisamment importants pour justifier les investissements. » En Afrique, une poignée de pays font la course en tête : l’Égypte, traversé par 9 câbles, le Nigeria et l’Afrique du Sud (8 câbles chacun), le Cameroun (6 câbles) et le Kenya (6 câbles).

Historiquement, pour construire un câble, les opérateurs de différents pays se réunissent en consortiums. « C’est un jeu d’alliance et il est fréquent qu’il y ait des projets concurrents sur un trajet assez similaire », analyse le directeur d’Orange, citant l’exemple des câbles WACS et ACE.

« Ces deux projets sont nés en même temps, de deux groupes d’acteurs qui ont fait la même analyse sur le besoin d’un câble reliant l’Afrique du Sud à l’Europe de l’Ouest. Mais WACS a choisi d’être un câble direct, quitte à laisser de côté de nombreuses zones, alors que ACE avait une vocation de desserte plus large et a dû mettre une vingtaine de pays autour de la table. Résultat, WACS est arrivé beaucoup plus rapidement que ACE [respectivement, en mai et décembre 2012, ndlr] mais le nombre de points d’atterrissement du premier est beaucoup moins important que celui du second [13 contre 22, NDLR].

Les Gafam entrent dans la course

S’il y a peu de nouveaux projets de câbles sous-marins en préparation de la part des opérateurs africains (à part peut-être le Metiss à La Réunion), de nouveaux acteurs sont entrés dans la ronde : les Gafam. Et, plus précisément, Google et Facebook. Le premier construit, avec l’aide de Liquid Telecom, un câble reliant le Nigeria à l’Afrique du Sud.

« C’est un câble direct et il arrivera très rapidement sur le marché », prévoit Jean-Luc Vuillemin. Avec Simba, le second forme un projet plus long, mais aussi plus ambitieux : encercler l’Afrique d’un câble sous-marin. En attendant, la pandémie actuelle nous rappelle l’importance d’avoir de bonnes infrastructures internet.

L’ICPC a d’ailleurs enjoint les États à faciliter le déploiement, l’opération et les réparations des câbles sous-marins de fibre optique pendant la crise du Covid-19. « Avez-vous vu les bateaux interdits d’amarrer par certains pays ? Imaginez-vous s’il s’agissait de navires câbliers venus réparer un câble qui prive des pays entiers d’internet. Ce serait terrible », conclut Keith Schofield.


Jean-Luc Vuillemin (Orange) appelle à « relocaliser les données »

« Beaucoup de gens considèrent que les câbles sous-marins sont un problème car ils nous rendent très dépendants, remarque Jean-Luc Vuillemin. Mais les câbles ne sont que les symptômes d’une situation de déséquilibre entre la répartition des utilisateurs d’un côté et les services qu’ils utilisent de l’autre. Le vrai problème, c’est de la localisation des données et des applications. »

Le directeur des réseaux et services internationaux d’Orange dénonce un « internet trop centré sur les États-Unis » : 80 % de flux qui transitent sur le 1,3 million de kilomètres de câbles sous-marin provient de la première puissance mondiale.

Le pays, qui a vu naître les cinq géants des services numériques (les Gafam), accueille aussi 9 des 12 sociétés qui contrôlent les serveurs racines du système de noms de domaine, l’une des infrastructures clé dans le fonctionnement des réseaux internet.

À LIRE People : l’icône du rap, Eminem célèbre 12 ans de sobriété« Je regrette que l’Europe et l’Afrique n’aient pas une politique plus ambitieuse de localisation de ses données chez elles », tranche-t-il, voyant toutefois d’un très bon œil l’initiative Smart Africa, lancée dans divers pays pour garder la valeur des communications africaines en Afrique.

« Des pays comme la Chine, ont travaillé à cela depuis le tout début d’internet. La Russie a lancé, plus tardivement, un programme très ambitieux. Poutine considère qu’internet est une arme de guerre déployée par les Américains pour asservir la Russie. Je trouve que c’est un point de vue intéressant », assure le cadre d’Orange.

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Un constat d’autant plus alarmant que les pays de la façade atlantique du continent n’ont pas été épargnés par les coupures de câbles sous-marins de fibre optique depuis début 2020. Après une première coupure du câble SAT-3 et une double rupture du WACS fin janvier, le premier a de nouveau été rompu début mars, dans les eaux territoriales de la RDC.

De tels événements se produisent une centaine de fois dans le monde chaque année, selon Keith Schofield, du Comité international de protection des câbles (ICPC) – à cause d’événements naturels, de la pêche industrielle ou de l’ancrage des bateaux, plus rarement d’actes de vandalisme. Malheureusement, certains pays d’Afrique sont peu résilients face à ces incidents.

« Un pays est correctement connecté à partir du moment où il reçoit sur ses terres trois câbles sous-marins de fibre optique », juge Jean-Luc Vuillemin, directeur des réseaux et services internationaux d’Orange. Or, quantité de pays africains côtiers ne sont reliés qu’à un seul câble (Mauritanie, Gambie, Guinée, Guinée-Bissau, Sierra Leone, Liberia, Togo, Congo) ou deux (Bénin, RDC, Namibie, Mozambique), selon la carte de TeleGeography, une entreprise américaine d’analyse des infrastructures internet. Pire : l’Érythrée n’est liée à aucun câble sous-marin.

Des réseaux de fibre optique terrestre défaillants

Néanmoins, « avoir plus de câbles n’est pas la panacée », nuance David Belson, créateur du site The Internet Disruption Report. Pour assurer sa résilience, il faut aussi que l’ensemble des câbles d’un pays ne débouche pas dans la même station d’atterrissement – comme on appelle le bâtiment qui accueille la fibre avant qu’elle soit envoyée vers un point d’échange, où les opérateurs se partageront la bande passante pour la vendre à leurs clients.

Les événements de janvier ont souligné une autre faiblesse de certains pays africains : leur réseau de fibre optique terrestre. Quand le câble WACS a été rompu, le Congo aurait aimé se reposer sur le Central African Backbone (CAB), un réseau de fibre optique que le relie au Gabon. C’était sans compter sur des « négligences graves » dans la réalisation du réseau, selon les mots de Léon Juste Ibombo, ministre congolais des Télécommunications, qui le rendaient inutilisable.

Au Liberia, acheter des cartes Sim étrangères ou se passer d’internet

La RDC rencontre elle aussi ce type de problème, estime Jean-Luc Vuillemin : « Il y a eu plusieurs propositions pour faire arriver un nouveau câble sous-marin en RDC. Mais, il faudrait le remonter jusqu’à Kinshasa pour qu’il soit réellement utile. Au vu de la topologie de la côte congolaise, avec ses jungles à traverser et son peu d’infrastructure, c’est compliqué. Jusqu’à présent, les acteurs présents sur la zone n’ont jamais réussi à se mettre d’accord pour mutualiser leurs efforts et leurs ressources. »

Et la situation est encore pire pour le Liberia, « complètement dépourvu d’un réseau de fibre optique terrestre », déplore Eleanor Sarpong, de l’ONG Alliance for Affordable Internet. Ses habitants doivent faire appel au réseau hertzien, s’acheter des cartes Sim ivoiriennes ou se passer d’internet.

Enfin, les pays enclavés, tributaires de leurs voisins côtiers,  peuvent se retrouver avec un internet hors de prix si leurs gouvernements ne le subventionnent pas fortement. C’est cet engagement gouvernemental qui explique en partie les disparités des prix de connexion dans les pays enclavés, qui étaient au 2e trimestre 2019 de 2,21 dollar pour 1GB de données au Rwanda, de 3,17 dollars au Burundi et de 15 dollars au Zimbabwe.

Même pour les pays côtiers, sans la capacité d’inonder tout le pays en fibre optique, multiplier les arrivées de câbles sous-marins n’aurait aucun sens. Ce serait inefficace pour distribuer la connexion internet. De toute façon, « les câbles vont là où il y a du potentiel économique, poursuit Julian Rawle, consultant indépendant dans le secteur des câbles sous-marins.

Jean-Luc Vuillemin abonde : « Un câble coûte cher, donc il atterrit dans les pays où il y a des besoins suffisamment importants pour justifier les investissements. » En Afrique, une poignée de pays font la course en tête : l’Égypte, traversé par 9 câbles, le Nigeria et l’Afrique du Sud (8 câbles chacun), le Cameroun (6 câbles) et le Kenya (6 câbles).

Historiquement, pour construire un câble, les opérateurs de différents pays se réunissent en consortiums. « C’est un jeu d’alliance et il est fréquent qu’il y ait des projets concurrents sur un trajet assez similaire », analyse le directeur d’Orange, citant l’exemple des câbles WACS et ACE.

« Ces deux projets sont nés en même temps, de deux groupes d’acteurs qui ont fait la même analyse sur le besoin d’un câble reliant l’Afrique du Sud à l’Europe de l’Ouest. Mais WACS a choisi d’être un câble direct, quitte à laisser de côté de nombreuses zones, alors que ACE avait une vocation de desserte plus large et a dû mettre une vingtaine de pays autour de la table. Résultat, WACS est arrivé beaucoup plus rapidement que ACE [respectivement, en mai et décembre 2012, ndlr] mais le nombre de points d’atterrissement du premier est beaucoup moins important que celui du second [13 contre 22, NDLR].

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« C’est un câble direct et il arrivera très rapidement sur le marché », prévoit Jean-Luc Vuillemin. Avec Simba, le second forme un projet plus long, mais aussi plus ambitieux : encercler l’Afrique d’un câble sous-marin. En attendant, la pandémie actuelle nous rappelle l’importance d’avoir de bonnes infrastructures internet.

L’ICPC a d’ailleurs enjoint les États à faciliter le déploiement, l’opération et les réparations des câbles sous-marins de fibre optique pendant la crise du Covid-19. « Avez-vous vu les bateaux interdits d’amarrer par certains pays ? Imaginez-vous s’il s’agissait de navires câbliers venus réparer un câble qui prive des pays entiers d’internet. Ce serait terrible », conclut Keith Schofield.


Jean-Luc Vuillemin (Orange) appelle à « relocaliser les données »

« Beaucoup de gens considèrent que les câbles sous-marins sont un problème car ils nous rendent très dépendants, remarque Jean-Luc Vuillemin. Mais les câbles ne sont que les symptômes d’une situation de déséquilibre entre la répartition des utilisateurs d’un côté et les services qu’ils utilisent de l’autre. Le vrai problème, c’est de la localisation des données et des applications. »

Le directeur des réseaux et services internationaux d’Orange dénonce un « internet trop centré sur les États-Unis » : 80 % de flux qui transitent sur le 1,3 million de kilomètres de câbles sous-marin provient de la première puissance mondiale.

Le pays, qui a vu naître les cinq géants des services numériques (les Gafam), accueille aussi 9 des 12 sociétés qui contrôlent les serveurs racines du système de noms de domaine, l’une des infrastructures clé dans le fonctionnement des réseaux internet.

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« Des pays comme la Chine, ont travaillé à cela depuis le tout début d’internet. La Russie a lancé, plus tardivement, un programme très ambitieux. Poutine considère qu’internet est une arme de guerre déployée par les Américains pour asservir la Russie. Je trouve que c’est un point de vue intéressant », assure le cadre d’Orange.

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