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Philippe Doizelet : « L’hôtellerie de moyenne gamme est mieux positionnée pour rebondir »
12/05/2020 à 10h44 par La redaction

En dépit de la crise liée au coronavirus, Philippe Doizelet, directeur associé du cabinet Horwath HTL, reste optimiste sur les perspectives du secteur hôtelier en Afrique.

En février, le groupe AccorHôtels, qui possède 57 hôtels en Afrique, prévoyait d’ouvrir 16 autres établissements sur le continent cette année et 71 autres d’ici à cinq ans. Mais le français, qui a bouclé en 2019 avec le Qatar le fonds Kasada Capital, doté de 500 millions de dollars, pour investir dans le secteur n’était pas le seul à nourrir d’importants projets.

L’américain Hilton souhaitait doubler sa présence en Afrique pour atteindre une centaine d’établissements. Son compatriote Marriott (140 hôtels, 24 000 chambres), détenteur des marques Sheraton et Méridien, prévoyait d’ajouter 40 propriétés et 8 000 chambres, soit 2 milliards d’investissements, à son portefeuille africain d’ici à la fin de 2023. Enfin, l’autre géant américain Radisson (100 hôtels, 17 000 chambres) tablait lui sur 30 nouvelles structures et 6 000 chambres supplémentaires.

Tous ces projets résisteront-ils à la crise provoquée par l’épidémie de coronavirus, qui plombe déjà les secteurs du tourisme et du transport ? Directeur associé du cabinet Horwath HTL, l’expert en hôtellerie Philippe Doizelet livre son analyse.

Jeune Afrique : Les très nombreux projets africains des grandes chaînes hôtelières internationales sont-ils compromis ?

Philippe Doizelet : Nous ne recevons pas de signe négatif de la part de nos clients à ce stade. Certes, certains projets, parmi les moins solides, ne seront sans doute pas confirmés, et des ouvertures seront aussi certainement reportées. Mais la majorité des projets reste en discussion entre les opérateurs et les propriétaires.

Philippe Doizelet, directeur associé du cabinet Horwath HTL

Et, comme il faut en général trois ans pour monter un projet, certains investisseurs peuvent prendre le pari que, d’ici là, la situation se sera normalisée. Il ne faut pas calquer le cycle des opérations sur celui des investissements.

LE REBOND COMPLET DE L’ACTIVITÉ PRENDRA DEUX À TROIS ANS.

À court terme, avec les restrictions de voyages, le cycle d’exploitation sera désastreux. Les marchés africains, très dépendants du contexte international, sont temporairement dans une situation très défavorable.

Même si les pays africains sont rompus aux crises sanitaires, le rebond complet de l’activité prendra deux à trois ans. Les hôtels qui vont ouvrir dans ces conditions rencontreront des difficultés d’exploitation sur les premières années. Ceux en cours de développement verront leur construction différée dans l’attente de jours meilleurs. Il faut rester prudent : tant que le taux d’occupation ne sera pas remonté autour de 30 %-35 % dans les établissements existants, on n’aura aucune visibilité sur le secteur.

N’y avait-il pas jusque-là une boulimie de projets ?

Il y aura une correction concernant l’éventail de projets pour éviter une situation de surcapacité. Cela dit, c’est à moyen et à long terme qu’il faut appréhender l’équipement hôtelier africain. Or, aujourd’hui, il n’y a pas assez de structures. Le besoin est là. Il y a un cercle vertueux nourri par la démographie et par l’émergence des économies qui s’inscrit dans une tendance de fond.

En outre, une partie des hôtels en fonctionnement est datée, voire obsolète. Les établissements de marque sont peu nombreux, donc très chers. Le marché nécessite une plus grande diversité de produits et davantage de cohérence dans le rapport qualité-prix.

Dans ce contexte, le taux de pénétration des chaînes devrait aussi s’amplifier, même si la croissance de ce marché sera moins rapide à cause de la crise actuelle. Sur cent hôtels en Afrique, dix seulement appartiennent à une enseigne internationale.

La faiblesse des entreprises individuelles va profiter aux gestions les plus performantes, celles de ces enseignes qui, justement, présentent des établissements plus neufs, mieux gérés et plus sûrs.

Les murs appartiennent souvent à des investisseurs qui diversifient leurs actifs et confient la gestion de leurs hôtels à des chaînes. Ces acteurs ne vont-ils pas se montrer plus frileux ?

L’hôtellerie reste un actif de placement pour des acteurs institutionnels, comme par exemple la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS) en Côte d’Ivoire, mais aussi pour les banques et les fonds. Ces derniers bénéficient de l’épargne qui s’est constituée en Afrique – et donc de liquidités à placer – avec l’essor d’une classe moyenne et l’enrichissement d’une partie de la population.

Les autres investisseurs, les plus nombreux, sont d’autres acteurs privés qui disposent de liquidités et se concentrent généralement sur un petit nombre de projets. Avant la crise, il y avait une volonté chez certains de passer à l’échelle supérieure, ce qui aurait amorcé une structuration du secteur.

LES MARQUES IBIS, AZALAÏ, ONOMO OU YAAS POURRAIENT TIRER LEUR ÉPINGLE DU JEU.

Le lancement du fonds Kasada, en partenariat avec Accor, entrait dans ce mouvement. Ce fonds n’a pas épuisé ses liquidités, et il demeure un acteur de premier plan sur le volet de la détention d’actifs.

L’événementiel était devenu un axe important de diversification de l’offre hôtelière. Avec la suspension des espaces aériens et le développement des webinaires, ce marché n’a-t-il pas perdu sa capacité à générer des revenus pour un bon moment ?

Oui, et de manière violente pour les hôtels de grande capacité. Le bouleversement du calendrier des événements, qui, pour beaucoup, nécessitent des logistiques très lourdes, frappe ces établissements de plein fouet. Et il faudra attendre de retrouver un agenda rempli avant de voir les investisseurs actifs sur ce créneau lancer de nouveaux hôtels de luxe.

 

 

De même, à cause de la peur de voyager, le tourisme ne va pas rebondir du jour au lendemain. Cela va pénaliser des pays positionnés sur l’accueil de visiteurs de loisirs, comme l’Afrique du Sud, le Cap-Vert, Maurice, le Kenya, le Maroc et la Tunisie, mais aussi ceux actifs sur le volet voyages d’affaires, dont la Côte d’Ivoire, le Nigeria et le Sénégal.

Dès lors, quels sont les acteurs qui peuvent tirer leur épingle du jeu ?

Même si l’on ignore encore comment les voyages intra-africains vont reprendre, les flux de commerçants et d’hommes d’affaires à l’intérieur d’une sous-région comme l’Afrique de l’Ouest sont synonymes d’activité pour les catégories hôtelières de moyenne gamme. Elles sont donc mieux positionnées pour rebondir. Je pense notamment aux marques Ibis, Azalaï, Onomo ou encore Yaas.

Elles sont en général plus résilientes car moins dépendantes des flux longs-courriers et des grands événements, et plus aptes à rebondir grâce à leurs coûts fixes limités. Un groupe multi-enseignes comme Accor pourra jouer sur ces différentes marques pour équilibrer ses revenus et ses coûts. On est passé d’un marché d’offre à un marché de demande.

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L’américain Hilton souhaitait doubler sa présence en Afrique pour atteindre une centaine d’établissements. Son compatriote Marriott (140 hôtels, 24 000 chambres), détenteur des marques Sheraton et Méridien, prévoyait d’ajouter 40 propriétés et 8 000 chambres, soit 2 milliards d’investissements, à son portefeuille africain d’ici à la fin de 2023. Enfin, l’autre géant américain Radisson (100 hôtels, 17 000 chambres) tablait lui sur 30 nouvelles structures et 6 000 chambres supplémentaires.

Tous ces projets résisteront-ils à la crise provoquée par l’épidémie de coronavirus, qui plombe déjà les secteurs du tourisme et du transport ? Directeur associé du cabinet Horwath HTL, l’expert en hôtellerie Philippe Doizelet livre son analyse.

Jeune Afrique : Les très nombreux projets africains des grandes chaînes hôtelières internationales sont-ils compromis ?

Philippe Doizelet : Nous ne recevons pas de signe négatif de la part de nos clients à ce stade. Certes, certains projets, parmi les moins solides, ne seront sans doute pas confirmés, et des ouvertures seront aussi certainement reportées. Mais la majorité des projets reste en discussion entre les opérateurs et les propriétaires.

Philippe Doizelet, directeur associé du cabinet Horwath HTL

Et, comme il faut en général trois ans pour monter un projet, certains investisseurs peuvent prendre le pari que, d’ici là, la situation se sera normalisée. Il ne faut pas calquer le cycle des opérations sur celui des investissements.

LE REBOND COMPLET DE L’ACTIVITÉ PRENDRA DEUX À TROIS ANS.

À court terme, avec les restrictions de voyages, le cycle d’exploitation sera désastreux. Les marchés africains, très dépendants du contexte international, sont temporairement dans une situation très défavorable.

Même si les pays africains sont rompus aux crises sanitaires, le rebond complet de l’activité prendra deux à trois ans. Les hôtels qui vont ouvrir dans ces conditions rencontreront des difficultés d’exploitation sur les premières années. Ceux en cours de développement verront leur construction différée dans l’attente de jours meilleurs. Il faut rester prudent : tant que le taux d’occupation ne sera pas remonté autour de 30 %-35 % dans les établissements existants, on n’aura aucune visibilité sur le secteur.

N’y avait-il pas jusque-là une boulimie de projets ?

Il y aura une correction concernant l’éventail de projets pour éviter une situation de surcapacité. Cela dit, c’est à moyen et à long terme qu’il faut appréhender l’équipement hôtelier africain. Or, aujourd’hui, il n’y a pas assez de structures. Le besoin est là. Il y a un cercle vertueux nourri par la démographie et par l’émergence des économies qui s’inscrit dans une tendance de fond.

En outre, une partie des hôtels en fonctionnement est datée, voire obsolète. Les établissements de marque sont peu nombreux, donc très chers. Le marché nécessite une plus grande diversité de produits et davantage de cohérence dans le rapport qualité-prix.

Dans ce contexte, le taux de pénétration des chaînes devrait aussi s’amplifier, même si la croissance de ce marché sera moins rapide à cause de la crise actuelle. Sur cent hôtels en Afrique, dix seulement appartiennent à une enseigne internationale.

La faiblesse des entreprises individuelles va profiter aux gestions les plus performantes, celles de ces enseignes qui, justement, présentent des établissements plus neufs, mieux gérés et plus sûrs.

Les murs appartiennent souvent à des investisseurs qui diversifient leurs actifs et confient la gestion de leurs hôtels à des chaînes. Ces acteurs ne vont-ils pas se montrer plus frileux ?

L’hôtellerie reste un actif de placement pour des acteurs institutionnels, comme par exemple la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS) en Côte d’Ivoire, mais aussi pour les banques et les fonds. Ces derniers bénéficient de l’épargne qui s’est constituée en Afrique – et donc de liquidités à placer – avec l’essor d’une classe moyenne et l’enrichissement d’une partie de la population.

Les autres investisseurs, les plus nombreux, sont d’autres acteurs privés qui disposent de liquidités et se concentrent généralement sur un petit nombre de projets. Avant la crise, il y avait une volonté chez certains de passer à l’échelle supérieure, ce qui aurait amorcé une structuration du secteur.

LES MARQUES IBIS, AZALAÏ, ONOMO OU YAAS POURRAIENT TIRER LEUR ÉPINGLE DU JEU.

Le lancement du fonds Kasada, en partenariat avec Accor, entrait dans ce mouvement. Ce fonds n’a pas épuisé ses liquidités, et il demeure un acteur de premier plan sur le volet de la détention d’actifs.

L’événementiel était devenu un axe important de diversification de l’offre hôtelière. Avec la suspension des espaces aériens et le développement des webinaires, ce marché n’a-t-il pas perdu sa capacité à générer des revenus pour un bon moment ?

Oui, et de manière violente pour les hôtels de grande capacité. Le bouleversement du calendrier des événements, qui, pour beaucoup, nécessitent des logistiques très lourdes, frappe ces établissements de plein fouet. Et il faudra attendre de retrouver un agenda rempli avant de voir les investisseurs actifs sur ce créneau lancer de nouveaux hôtels de luxe.

 

 

De même, à cause de la peur de voyager, le tourisme ne va pas rebondir du jour au lendemain. Cela va pénaliser des pays positionnés sur l’accueil de visiteurs de loisirs, comme l’Afrique du Sud, le Cap-Vert, Maurice, le Kenya, le Maroc et la Tunisie, mais aussi ceux actifs sur le volet voyages d’affaires, dont la Côte d’Ivoire, le Nigeria et le Sénégal.

Dès lors, quels sont les acteurs qui peuvent tirer leur épingle du jeu ?

Même si l’on ignore encore comment les voyages intra-africains vont reprendre, les flux de commerçants et d’hommes d’affaires à l’intérieur d’une sous-région comme l’Afrique de l’Ouest sont synonymes d’activité pour les catégories hôtelières de moyenne gamme. Elles sont donc mieux positionnées pour rebondir. Je pense notamment aux marques Ibis, Azalaï, Onomo ou encore Yaas.

Elles sont en général plus résilientes car moins dépendantes des flux longs-courriers et des grands événements, et plus aptes à rebondir grâce à leurs coûts fixes limités. Un groupe multi-enseignes comme Accor pourra jouer sur ces différentes marques pour équilibrer ses revenus et ses coûts. On est passé d’un marché d’offre à un marché de demande.

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