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L’EI et Al-Qaïda s’affrontent désormais en Afrique de l’Ouest
06/06/2020 à 11h27 par La redaction

L’État islamique au Grand Sahara accuse la branche régionale d’Al-Qaïda de se retourner contre lui au moment où il est mobilisé pour repousser les assauts de l’opération Barkhane au Sahel. La fin d’une exception.

 

Abidjan (Côte d’Ivoire), de nos correspondants.– Dans son édition du 7 mai, l’organe de propagande de l’organisation de l’État islamique Al-Naba annonçait dans un brûlot de trois pages la fin de l’exception de tolérance entre l’une de ses succursales ouest-africaines, l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), et la branche régionale d’Al-Qaïda, Jamāʿat nuṣrat al-islām wal-muslimīn (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, plus connu sous les acronymes GSIM ou JNIM).

Les intentions et les termes utilisés sont sans équivoque : les combattants du JNIM y sont qualifiés de « khawirij » (terme désignant généralement l’EIGS comme extrémistes et retourné de manière inédite contre l’adversaire) et de « kufar » (infidèles). Le JNIM y est notamment accusé de ne « jamais manquer une opportunité de trahison » et d’avoir entamé « une guerre » en pleine « campagne contre les croisés déchaînés ». L’EIGS accuse donc le JNIM de se retourner contre lui au moment où il est mobilisé pour repousser les assauts de plus en plus virulents de l’opération Barkhane au Sahel, officialisant la fin d’une cohabitation ambiguë que peu d’experts pensaient viables sur le long terme au regard des rapports entre les deux organisations sur leurs autres théâtres d’opérations (Afghanistan, Yémen, Irak, Syrie ou Somalie).

Plus jeune que sa grande sœur, l’organisation de l’État islamique est une émanation d’Al-Qaïda, née officiellement de la scission avec l’organisation d’Oussama Ben Laden en 2013-2014 en Irak et au Levant. Les premiers jalons du groupe avaient en réalité été posés sept ans plus tôt avec la formation de l’État islamique d’Irak avant de multiples scissions et une expansion irrésistible de plusieurs branches au Proche-Orient et à travers le continent africain.

Des soldats maliens patrouillent dans un site archéologique à Gao le 10 mars 2020. © Michele Cattani/AFPDes soldats maliens patrouillent dans un site archéologique à Gao le 10 mars 2020. © Michele Cattani/AFP

Si Al-Qaïda et l’EI partagent des racines, des objectifs transnationaux de djihad global et l’idéologie d’un takfir – l’anathème qui rend licite la mort du « mécréant » – affranchis des restrictions juridiques et historiques des textes religieux, leurs postures diffèrent sur le terrain. Là où Al-Qaïda a souvent choisi d’éviter de faire des victimes musulmanes au nom du « discernement », l’EI ne s’en préoccupe guère : avec ou contre nous, musulman ou pas.

Malgré des désaccords idéologiques s’illustrant dans le reste du monde par des affrontements sanglants, les deux entités ont affiché pendant longtemps une tolérance respective en Afrique de l’Ouest. À plusieurs reprises, la tactique, l’ampleur et la coordination de certaines attaques et enlèvements ont révélé une probable mutualisation des forces. « L’Afrique de l’Ouest était jusqu’à il y a peu le seul endroit où les deux groupes ne se tapaient pas dessus, confirme Matteo Puxton, agrégé d’histoire et analyste des opérations militaires de l’EI. Cela s’explique sans doute parce qu’au niveau des cadres, il y a des gens qui viennent des organisations djihadistes originelles où ils ont noué des relations, ce qui permet par moment des collaborations tacites et des accords quand des tensions émergent. »

En 2012, lors de l’occupation du nord du Mali, la plupart de ces combattants répondaient déjà à des appartenances différentes mais étaient côte à côte dans une sorte de coalition unifiée sous la bannière d’AQMI, à Tombouctou, Kidal et Gao. C’est à la suite de la première intervention française, l’opération Serval, que leurs cheminements se sont éloignés. Mais « déjà au moment de l’occupation il pouvait y avoir des querelles d’égos et des tensions, rappelle Yvan Guichaoua, enseignant-chercheur à la Brussels School of International Studies de l’université du Kent et spécialiste de la violence politique au Sahel. Mokhtar Belmokhtar n’était pas tout à fait en odeur de sainteté auprès d’Aboud Zeid par exemple. C’est le genre de rivalités qui existent dans n’importe quel mouvement armé et qui ne se traduisent pas nécessairement par des grands schismes ».

Après l’émergence soudaine d’affrontements directs entre les deux groupes, avec une accélération notable depuis le printemps, la petite communauté d’experts de la région s’est divisée : pour certains, c’est la suite logique, quasi prophétique de la stratégie globale du commandement central de l’organisation de l’État islamique, pour d’autres, la conséquence de concurrences exacerbées par des gains et pertes d’influences à un niveau hyper local.

« S’il y a eu coordination, collaboration ou tolérance sur le terrain, c’est uniquement en raison des relations personnelles entre les chefs », insiste Wassim Nasr, journaliste à France 24 et auteur de L’État islamique : le fait accompli. Lui est de ceux qui n’ont jamais cru à une cohabitation pacifique possible sur le long terme. Veilleur de la communication djihadiste, il a perçu en début d’année les prémices de futurs affrontements. En janvier, EI a diffusé une vidéo de près d’une heure récapitulant toutes ses actions dans la région depuis 2017. « Quand l’EI sort sa première vidéo directement tournée depuis la zone, cela veut dire qu’ils ont acquis les moyens de faire une telle démonstration de force, qu’ils se sont bien installés et par conséquent cela appelle une réponse directe d’Al-Qaïda qui ne peut pas laisser l’EI développer un sanctuaire sur sa zone d’influence », précise-t-il.

« La montée en puissance de l’EI dans cette zone a tout bouleversé », souligne Matteo Puxton. Cette analyse est partagée par Hassan Hassan, directeur de la section géopolitique du centre de recherches américain Center for Global Policy : « Leur rivalité est au cœur de la stratégie d’expansion mondiale de l’organisation de l’État islamique. Il cherche à s’imposer comme un concurrent d’Al-Qaïda qu’il considère apostat. Une coopération discréditerait une grande partie de son idéologie. Comme les deux groupes ont opéré dans les mêmes zones sans s’affronter, certains en ont conclu qu’ils collaboraient. Mais cette hypothèse néglige de nombreux facteurs, le premier étant que l’EI n’avait aucun intérêt à déclarer la guerre à Al-Qaïda tant qu’il n’avait pas établi une présence assez forte dans la zone. En face, Al-Qaïda a toujours été dans la temporisation et est plutôt partisane de la médiation pour affronter l’ennemi commun. »

 

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L’État islamique au Grand Sahara accuse la branche régionale d’Al-Qaïda de se retourner contre lui au moment où il est mobilisé pour repousser les assauts de l’opération Barkhane au Sahel. La fin d’une exception.

 

Abidjan (Côte d’Ivoire), de nos correspondants.– Dans son édition du 7 mai, l’organe de propagande de l’organisation de l’État islamique Al-Naba annonçait dans un brûlot de trois pages la fin de l’exception de tolérance entre l’une de ses succursales ouest-africaines, l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), et la branche régionale d’Al-Qaïda, Jamāʿat nuṣrat al-islām wal-muslimīn (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, plus connu sous les acronymes GSIM ou JNIM).

Les intentions et les termes utilisés sont sans équivoque : les combattants du JNIM y sont qualifiés de « khawirij » (terme désignant généralement l’EIGS comme extrémistes et retourné de manière inédite contre l’adversaire) et de « kufar » (infidèles). Le JNIM y est notamment accusé de ne « jamais manquer une opportunité de trahison » et d’avoir entamé « une guerre » en pleine « campagne contre les croisés déchaînés ». L’EIGS accuse donc le JNIM de se retourner contre lui au moment où il est mobilisé pour repousser les assauts de plus en plus virulents de l’opération Barkhane au Sahel, officialisant la fin d’une cohabitation ambiguë que peu d’experts pensaient viables sur le long terme au regard des rapports entre les deux organisations sur leurs autres théâtres d’opérations (Afghanistan, Yémen, Irak, Syrie ou Somalie).

Plus jeune que sa grande sœur, l’organisation de l’État islamique est une émanation d’Al-Qaïda, née officiellement de la scission avec l’organisation d’Oussama Ben Laden en 2013-2014 en Irak et au Levant. Les premiers jalons du groupe avaient en réalité été posés sept ans plus tôt avec la formation de l’État islamique d’Irak avant de multiples scissions et une expansion irrésistible de plusieurs branches au Proche-Orient et à travers le continent africain.

Des soldats maliens patrouillent dans un site archéologique à Gao le 10 mars 2020. © Michele Cattani/AFPDes soldats maliens patrouillent dans un site archéologique à Gao le 10 mars 2020. © Michele Cattani/AFP

Si Al-Qaïda et l’EI partagent des racines, des objectifs transnationaux de djihad global et l’idéologie d’un takfir – l’anathème qui rend licite la mort du « mécréant » – affranchis des restrictions juridiques et historiques des textes religieux, leurs postures diffèrent sur le terrain. Là où Al-Qaïda a souvent choisi d’éviter de faire des victimes musulmanes au nom du « discernement », l’EI ne s’en préoccupe guère : avec ou contre nous, musulman ou pas.

Malgré des désaccords idéologiques s’illustrant dans le reste du monde par des affrontements sanglants, les deux entités ont affiché pendant longtemps une tolérance respective en Afrique de l’Ouest. À plusieurs reprises, la tactique, l’ampleur et la coordination de certaines attaques et enlèvements ont révélé une probable mutualisation des forces. « L’Afrique de l’Ouest était jusqu’à il y a peu le seul endroit où les deux groupes ne se tapaient pas dessus, confirme Matteo Puxton, agrégé d’histoire et analyste des opérations militaires de l’EI. Cela s’explique sans doute parce qu’au niveau des cadres, il y a des gens qui viennent des organisations djihadistes originelles où ils ont noué des relations, ce qui permet par moment des collaborations tacites et des accords quand des tensions émergent. »

En 2012, lors de l’occupation du nord du Mali, la plupart de ces combattants répondaient déjà à des appartenances différentes mais étaient côte à côte dans une sorte de coalition unifiée sous la bannière d’AQMI, à Tombouctou, Kidal et Gao. C’est à la suite de la première intervention française, l’opération Serval, que leurs cheminements se sont éloignés. Mais « déjà au moment de l’occupation il pouvait y avoir des querelles d’égos et des tensions, rappelle Yvan Guichaoua, enseignant-chercheur à la Brussels School of International Studies de l’université du Kent et spécialiste de la violence politique au Sahel. Mokhtar Belmokhtar n’était pas tout à fait en odeur de sainteté auprès d’Aboud Zeid par exemple. C’est le genre de rivalités qui existent dans n’importe quel mouvement armé et qui ne se traduisent pas nécessairement par des grands schismes ».

Après l’émergence soudaine d’affrontements directs entre les deux groupes, avec une accélération notable depuis le printemps, la petite communauté d’experts de la région s’est divisée : pour certains, c’est la suite logique, quasi prophétique de la stratégie globale du commandement central de l’organisation de l’État islamique, pour d’autres, la conséquence de concurrences exacerbées par des gains et pertes d’influences à un niveau hyper local.

« S’il y a eu coordination, collaboration ou tolérance sur le terrain, c’est uniquement en raison des relations personnelles entre les chefs », insiste Wassim Nasr, journaliste à France 24 et auteur de L’État islamique : le fait accompli. Lui est de ceux qui n’ont jamais cru à une cohabitation pacifique possible sur le long terme. Veilleur de la communication djihadiste, il a perçu en début d’année les prémices de futurs affrontements. En janvier, EI a diffusé une vidéo de près d’une heure récapitulant toutes ses actions dans la région depuis 2017. « Quand l’EI sort sa première vidéo directement tournée depuis la zone, cela veut dire qu’ils ont acquis les moyens de faire une telle démonstration de force, qu’ils se sont bien installés et par conséquent cela appelle une réponse directe d’Al-Qaïda qui ne peut pas laisser l’EI développer un sanctuaire sur sa zone d’influence », précise-t-il.

« La montée en puissance de l’EI dans cette zone a tout bouleversé », souligne Matteo Puxton. Cette analyse est partagée par Hassan Hassan, directeur de la section géopolitique du centre de recherches américain Center for Global Policy : « Leur rivalité est au cœur de la stratégie d’expansion mondiale de l’organisation de l’État islamique. Il cherche à s’imposer comme un concurrent d’Al-Qaïda qu’il considère apostat. Une coopération discréditerait une grande partie de son idéologie. Comme les deux groupes ont opéré dans les mêmes zones sans s’affronter, certains en ont conclu qu’ils collaboraient. Mais cette hypothèse néglige de nombreux facteurs, le premier étant que l’EI n’avait aucun intérêt à déclarer la guerre à Al-Qaïda tant qu’il n’avait pas établi une présence assez forte dans la zone. En face, Al-Qaïda a toujours été dans la temporisation et est plutôt partisane de la médiation pour affronter l’ennemi commun. »

 

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