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Le virus, les vieux et l’impensé
07/06/2020 à 11h05 par La redaction

Nombre de décès dans les Ehpad résultent des errements d’un gouvernement qui se montra ensuite surprotecteur, pour faire oublier son cynisme initial. Le destin réservé aux anciens, voilà notre angle mort anthropologique et démocratique.

Le sort fait aux vieilles gens, au plus fort de la pandémie, doit être appréhendé en un double mouvement contradictoire. D’une part le monde a semblé s’arrêter de tourner pour les préserver ; d’autre part leur sacrifice est apparu patent.

Paul Doumer, au début des années 1900, avec ses cinq fils. Seul l'ainé, Fernand (deuxième à gauche, en tenue militaire), ne devait pas "mourir pour la France", selon l'expression consacrée. Paul Doumer avait également trois filles, ici invisibles, comme il se devait peut-être à l'époque...Paul Doumer, au début des années 1900, avec ses cinq fils. Seul l'ainé, Fernand (deuxième à gauche, en tenue militaire), ne devait pas "mourir pour la France", selon l'expression consacrée. Paul Doumer avait également trois filles, ici invisibles, comme il se devait peut-être à l'époque...

Dans les sociétés industrielles, les pères avaient l’habitude d’envoyer leurs fils se faire tuer au front à date fixe. C’était une sorte de titre de gloire macabre : en témoignent les articles longtemps consacrés au président Paul Doumer (1857-1932), auquel la Première Guerre mondiale avait enlevé quatre de ses cinq garçons.

Quand la paix s’est durablement installée dans le monde occidental – après les conflits coloniaux –, les pères ont trouvé un châtiment de substitution pour leur progéniture : le chômage de masse. Ainsi s’écoule la vie de la cité dans les sociétés patriarcales au temps du capitalisme, où les mâles dominants compriment la relève, avec la férocité d’un clan de lions filmé pour un documentaire animalier de la BBC.

Or voici que surgit le virus retors : il menace nos seniors. La classe d’âge aux manettes, jamais avare de casse-pipe pour plus petit que soi, hésite quelques jours durant, au mois de mars 2020. Va-t-elle appliquer à la génération supérieure l’« advienne que pourra » qu’elle inflige d’ordinaire à la jeunesse ? Va-t-elle envoyer au rebut les septuagénaires, octogénaires et nonagénaires, comme elle bouche l’horizon des moins de 30 ans ?

Ce fut bel et bien envisagé, au nom de la prétendue « immunité de groupe ». Une telle solution était brandie par les partisans d’une hécatombe. Allaient-ils jusqu’à secrètement penser que le fléau redessinerait une pyramide des âges digne de ce nom – effilée plutôt que ventrue en son sommet –, ce qui contribuerait à régler, naturellement, l’épineuse question des retraites ?…

Il y eut toutefois revirement, avec confinement général à la clef. Les quadragénaires, quinquagénaires et sexagénaires qui nous gouvernent ont-ils tremblé à l’idée d’opérer une inversion anthropologique, en bradant leurs parents à la place de leurs enfants ? Ont-ils craint de ne pas être eux-mêmes à l’abri – comme devait l’illustrer la mésaventure de Boris Johnson, 55 ans seulement, à Londres ?

Toujours est-il qu’une fois prise la décision de sauvegarder plutôt que de s’en remettre au « laissez faire, laissez passer », le pouvoir a tenté d’effacer les traces de ses tâtonnements. « Je ne laisserai personne dire qu’il y a eu du retard sur la prise de décision s’agissant du confinement », a ainsi déclaré le premier ministre français, mêlant au tic de langage propre à l’énarchie (« s’agissant ») l’autoritarisme vindicatif du menteur le dos au mur.

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Édouard Philippe : « Je ne laisserai personne dire qu'il y a eu du retard sur la prise de décision s'agissant du confinement. » (28 mars 2020) © BFMTV

Les morts dans les Ehpad (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) sont à la fois la preuve et le reproche. L’impéritie qui les a tués découle de cette hésitation initiale visant à les sacrifier, que le pouvoir entend aujourd’hui cacher. Un article du Figaro, qu’il faut lire et relire, a vendu la mèche sous la plume de Thierry Vey, le 13 mars 2020. Titre : « La France mise sur l’“immunité de groupe” pour arrêter le coronavirus. » Sous-titre : « Sans le dire explicitement, le président de la République a opté pour une gestion au long cours de l’épidémie. » Le journaliste écrivait : « Décision a été prise de laisser l’épidémie suivre son cours et de ne pas tenter de l’arrêter brutalement. »

À la veille du discours d’Édouard Philippe annonçant, le samedi 14 mars, les premières mesures qui devaient mener au confinement du 17 mars, cet article de Thierry Vey enfonçait ainsi le clou : « Ce n’est pas forcément un mauvais choix, entendons-nous. Les mesures drastiques prises en Italie avaient laissé croire pendant un temps que la France pourrait faire elle aussi le pari de l’endiguement. Il aurait fallu pour cela appeler au confinement de toute la population, fermer les commerces, limiter drastiquement les déplacements et mettre en place des systèmes coercitifs pour que ces mesures soient respectées. Cela revenait à tuer l’économie, bouleverser la vie démocratique en reportant les élections, et restreindre in fine la liberté des citoyens. »

Voilà ce que le gouvernement veut nous faire oublier. Voilà surtout qui explique le naufrage sanitaire dans les Ehpad, avec tous ces laissés-pour-compte devenus la mauvaise conscience d’un pouvoir qui se sait coupable de non-assistance à vieillards en danger. D’où la façon des autorités de trop en faire ensuite, histoire d’effacer une tache originelle : surconfiner, surprotéger les plus de 70 ans, jusqu’à les bannir de l’espace public en les discriminant plus que de raison – lire, dans Le Club de Mediapart en avril dernier, la protestation de Dominique Vidal contre le « racisme anti-vieux », ou son combat pour un « manifeste des vieilles et vieux réfractaires ».

La puissance publique a camouflé le plus longtemps possible la vérité sur les chiffres et les tragédies humaines des Ehpad, lieux de morts sordides, solitaires, massives – en dépit de quelques sauvetages héroïques entrepris par des soignants dans une poignée d’établissements. Mettre sous l’éteignoir les seniors autonomes pour nous aveugler sur les sacrifiés des lits médicalisés : tel est le jeu de bonneteau du gouvernement français en vue d’abuser les citoyens. Or, passé l’effet de sidération et d’infantilisation, passé l’interdiction d’assister au dernier soupir et d’enterrer les siens comme il convient, passé le brouillard entretenu par une République (re)devenue Empire, il faudra s’expliquer.

Non pas sous forme de procès – la judiciarisation galopante est impolitique. Mais plutôt dans la confrontation démocratique. Cela ne fait que commencer, alors que nos (ir)responsables entendent tourner la page, passer à autre chose ; les yeux rivés sur la perte de croissance. Et la perte d’estime de soi imposée à ceux qui se sentent fragiles, donc de trop ? Et la perte de tant de vies immolées dans des mouroirs ? Et la perte de confiance en un gouvernement, protecteur malgré lui, tardivement et avec, dans son angle mort, « Le vieillard, qui revient vers la source première,/ Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;/ Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,/ Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière. » (Victor Hugo) ?

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En 1970, il y a cinquante ans, Simone de Beauvoir publiait La Vieillesse, enfreignant un sujet alors encore tabou, qui lui tenait à cœur depuis Le Deuxième sexe (1949) ou La Force des choses (1963), et qu’elle aborderait encore dans La Cérémonie des adieux (1981), cette description sans concession des ultimes années de Sartre. Voilà donc un demi-siècle, la philosophe, qui n’avait pas perdu Marx en route – « plus que le conflit des générations, c’est la lutte des classes qui a donné à la notion de vieillesse son ambivalence » – et qui revendiquait une intelligence globale – « la vieillesse n’est pas seulement un fait biologique mais un fait culturel » –, posait déjà la seule question qui vaille : « Que devrait être une société pour que dans sa vieillesse un homme demeure un homme ? »

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Paul Doumer, au début des années 1900, avec ses cinq fils. Seul l'ainé, Fernand (deuxième à gauche, en tenue militaire), ne devait pas "mourir pour la France", selon l'expression consacrée. Paul Doumer avait également trois filles, ici invisibles, comme il se devait peut-être à l'époque...Paul Doumer, au début des années 1900, avec ses cinq fils. Seul l'ainé, Fernand (deuxième à gauche, en tenue militaire), ne devait pas "mourir pour la France", selon l'expression consacrée. Paul Doumer avait également trois filles, ici invisibles, comme il se devait peut-être à l'époque...

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Quand la paix s’est durablement installée dans le monde occidental – après les conflits coloniaux –, les pères ont trouvé un châtiment de substitution pour leur progéniture : le chômage de masse. Ainsi s’écoule la vie de la cité dans les sociétés patriarcales au temps du capitalisme, où les mâles dominants compriment la relève, avec la férocité d’un clan de lions filmé pour un documentaire animalier de la BBC.

Or voici que surgit le virus retors : il menace nos seniors. La classe d’âge aux manettes, jamais avare de casse-pipe pour plus petit que soi, hésite quelques jours durant, au mois de mars 2020. Va-t-elle appliquer à la génération supérieure l’« advienne que pourra » qu’elle inflige d’ordinaire à la jeunesse ? Va-t-elle envoyer au rebut les septuagénaires, octogénaires et nonagénaires, comme elle bouche l’horizon des moins de 30 ans ?

Ce fut bel et bien envisagé, au nom de la prétendue « immunité de groupe ». Une telle solution était brandie par les partisans d’une hécatombe. Allaient-ils jusqu’à secrètement penser que le fléau redessinerait une pyramide des âges digne de ce nom – effilée plutôt que ventrue en son sommet –, ce qui contribuerait à régler, naturellement, l’épineuse question des retraites ?…

Il y eut toutefois revirement, avec confinement général à la clef. Les quadragénaires, quinquagénaires et sexagénaires qui nous gouvernent ont-ils tremblé à l’idée d’opérer une inversion anthropologique, en bradant leurs parents à la place de leurs enfants ? Ont-ils craint de ne pas être eux-mêmes à l’abri – comme devait l’illustrer la mésaventure de Boris Johnson, 55 ans seulement, à Londres ?

Toujours est-il qu’une fois prise la décision de sauvegarder plutôt que de s’en remettre au « laissez faire, laissez passer », le pouvoir a tenté d’effacer les traces de ses tâtonnements. « Je ne laisserai personne dire qu’il y a eu du retard sur la prise de décision s’agissant du confinement », a ainsi déclaré le premier ministre français, mêlant au tic de langage propre à l’énarchie (« s’agissant ») l’autoritarisme vindicatif du menteur le dos au mur.

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Les morts dans les Ehpad (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) sont à la fois la preuve et le reproche. L’impéritie qui les a tués découle de cette hésitation initiale visant à les sacrifier, que le pouvoir entend aujourd’hui cacher. Un article du Figaro, qu’il faut lire et relire, a vendu la mèche sous la plume de Thierry Vey, le 13 mars 2020. Titre : « La France mise sur l’“immunité de groupe” pour arrêter le coronavirus. » Sous-titre : « Sans le dire explicitement, le président de la République a opté pour une gestion au long cours de l’épidémie. » Le journaliste écrivait : « Décision a été prise de laisser l’épidémie suivre son cours et de ne pas tenter de l’arrêter brutalement. »

À la veille du discours d’Édouard Philippe annonçant, le samedi 14 mars, les premières mesures qui devaient mener au confinement du 17 mars, cet article de Thierry Vey enfonçait ainsi le clou : « Ce n’est pas forcément un mauvais choix, entendons-nous. Les mesures drastiques prises en Italie avaient laissé croire pendant un temps que la France pourrait faire elle aussi le pari de l’endiguement. Il aurait fallu pour cela appeler au confinement de toute la population, fermer les commerces, limiter drastiquement les déplacements et mettre en place des systèmes coercitifs pour que ces mesures soient respectées. Cela revenait à tuer l’économie, bouleverser la vie démocratique en reportant les élections, et restreindre in fine la liberté des citoyens. »

Voilà ce que le gouvernement veut nous faire oublier. Voilà surtout qui explique le naufrage sanitaire dans les Ehpad, avec tous ces laissés-pour-compte devenus la mauvaise conscience d’un pouvoir qui se sait coupable de non-assistance à vieillards en danger. D’où la façon des autorités de trop en faire ensuite, histoire d’effacer une tache originelle : surconfiner, surprotéger les plus de 70 ans, jusqu’à les bannir de l’espace public en les discriminant plus que de raison – lire, dans Le Club de Mediapart en avril dernier, la protestation de Dominique Vidal contre le « racisme anti-vieux », ou son combat pour un « manifeste des vieilles et vieux réfractaires ».

La puissance publique a camouflé le plus longtemps possible la vérité sur les chiffres et les tragédies humaines des Ehpad, lieux de morts sordides, solitaires, massives – en dépit de quelques sauvetages héroïques entrepris par des soignants dans une poignée d’établissements. Mettre sous l’éteignoir les seniors autonomes pour nous aveugler sur les sacrifiés des lits médicalisés : tel est le jeu de bonneteau du gouvernement français en vue d’abuser les citoyens. Or, passé l’effet de sidération et d’infantilisation, passé l’interdiction d’assister au dernier soupir et d’enterrer les siens comme il convient, passé le brouillard entretenu par une République (re)devenue Empire, il faudra s’expliquer.

Non pas sous forme de procès – la judiciarisation galopante est impolitique. Mais plutôt dans la confrontation démocratique. Cela ne fait que commencer, alors que nos (ir)responsables entendent tourner la page, passer à autre chose ; les yeux rivés sur la perte de croissance. Et la perte d’estime de soi imposée à ceux qui se sentent fragiles, donc de trop ? Et la perte de tant de vies immolées dans des mouroirs ? Et la perte de confiance en un gouvernement, protecteur malgré lui, tardivement et avec, dans son angle mort, « Le vieillard, qui revient vers la source première,/ Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;/ Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,/ Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière. » (Victor Hugo) ?

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En 1970, il y a cinquante ans, Simone de Beauvoir publiait La Vieillesse, enfreignant un sujet alors encore tabou, qui lui tenait à cœur depuis Le Deuxième sexe (1949) ou La Force des choses (1963), et qu’elle aborderait encore dans La Cérémonie des adieux (1981), cette description sans concession des ultimes années de Sartre. Voilà donc un demi-siècle, la philosophe, qui n’avait pas perdu Marx en route – « plus que le conflit des générations, c’est la lutte des classes qui a donné à la notion de vieillesse son ambivalence » – et qui revendiquait une intelligence globale – « la vieillesse n’est pas seulement un fait biologique mais un fait culturel » –, posait déjà la seule question qui vaille : « Que devrait être une société pour que dans sa vieillesse un homme demeure un homme ? »

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