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L’Afrique face au coronavirus : un choc politique, sociétal et culturel majeur
04/04/2020 à 12h05 par La redaction

Le combat contre le Covid-19 est vital. Si elle n’est pas maîtrisée à temps, la pandémie pourrait induire une régression démographique sur le continent. Alors, démocraties vs monocraties : quel modèle de riposte pour l’Afrique ?

La mécanique du malheur est-elle à nouveau enclenchée ? Les « millions de morts » annoncés par Bill Gates et António Guterres sur le continent africain si la pandémie du Covid-19 s’y répandait sans contraintes rappellent les prévisions apocalyptiques du même type, répétées sur toutes les tribunes au début des années 2000 par Kofi Annan et Luc Montagnier, à l’époque où le sida fauchait en Afrique un million de vies tous les dix mois.

Sauf que l’ennemi cette fois n’est pas le VIH, transmissible par voie sexuelle et contre lequel il est aisé de se protéger, mais une molécule de protéine multiforme, insidieuse et extraordinairement contagieuse. Même si quelques théories farfelues du type « le Covid n’atteint pas les Noirs » ont un moment fait florès sur les réseaux sociaux, on notera pour s’en féliciter qu’aucun Thabo Mbeki n’est monté au créneau pour les propager. Qui ne se souvient des vaticinations de l’ancien président sud-africain, assimilant la pandémie du sida à une conspiration antinataliste occidentale et niant le rôle du virus dans la transmission de la maladie ?

Une quatrième régression démographique

Dans leur immense majorité, les intellectuels et les dirigeants africains ont aujourd’hui conscience que ce combat est un combat vital. Reste à évaluer l’ampleur d’un choc viral qui, s’il n’est pas maîtrisé à temps, risque d’induire sur le continent une quatrième régression démographique après celles provoquées par la traite esclavagiste, la colonisation et le VIH.

Il n’y a plus de communauté internationale, mais une communauté humaine comme jamais auparavant. Les pays le plus rapidement atteints sur le continent sont ceux qui étaient les plus connectés (Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Sénégal, Afrique du Sud, Kenya…), ceux situés dans l’angle mort de la mondialisation venant ensuite. Mais tous sont ou seront frappés, nul n’imaginant sérieusement que la poignée de pays enclavés qui, à l’heure où ces lignes sont écrites, se disent préservés de toute infection (Malawi, Soudan du Sud, Lesotho) le resteront longtemps encore.

LE RÊVE D’UNE GLOBALISATION INTERDÉPENDANTE FORCÉMENT HEUREUSE, DONT L’AFRIQUE PROFITERAIT PAR RUISSELLEMENT, A ÉTÉ MIS À GENOUX EN DEUX MOIS.

Le rêve d’une globalisation interdépendante forcément heureuse, dont l’Afrique profiterait par ruissellement, a été mis à genoux en deux mois pour laisser la place à une globalisation anxiogène. Grandes consommatrices des chaînes d’information en continu, lesquelles agissent en l’espèce comme des démultiplicateurs de crises, les élites africaines vivent au quotidien la surmédiatisation de la pandémie du Covid-19 – un statut de « star » mondiale auquel seul jusqu’ici a pu prétendre le VIH sida, le virus Ebola étant beaucoup trop « africain » pour espérer y accéder.

Un cygne noir qui n’aurait jamais dû apparaître

Pour les dirigeants du Nord comme pour ceux du Sud, le Covid-19 est un cygne noir. Et pourtant, cet oiseau imprévisible qui donna naissance à une théorie statistique n’aurait jamais dû apparaître. La pandémie fait en effet partie de ces risques majeurs que tous les États se doivent d’assumer et auxquels ils sont tenus de se préparer.

Sur le papier, les pays qui en ont les moyens (ce qui n’est pas le cas des pays africains) ont pourtant multiplié les scénarios de guerre virale et bactériologique depuis des décennies. En juillet 2019, la Chine a même procédé au plus grand exercice de son histoire en ce domaine, mobilisant plus de 8 000 spécialistes.

Problème, le synopsis prévoyait que le virus était importé par un voyageur venu de l’étranger, comme si l’Empire du milieu, pourtant frappé il y a moins de vingt ans par un agent pathogène apparu dans la province du Guangdong, le Sras, avait du mal à concevoir qu’une épidémie puisse naître en son sein. On connaît la suite : l’infection du marché de Wuhan a été dissimulée pendant plusieurs semaines par les hôpitaux et les fonctionnaires régionaux du Parti communiste, tétanisés à l’idée d’alerter une hiérarchie qui déteste rien tant que les mauvaises nouvelles.

L’absence d’anticipation n’est pas l’apanage des dirigeants africains

Si la bureaucratie chinoise a sans nul doute retardé la riposte, l’état de sidération dans lequel la pandémie a plongé les responsables politiques occidentaux n’a pas échappé aux dirigeants africains. Eux qui gouvernent la plupart du temps au jour le jour, souvent en réaction et rarement en contrôle, ont pu constater que l’absence d’anticipation et le déficit de préparation n’étaient en rien leur apanage.

Au révélateur cruel de la crise sanitaire, on s’aperçoit qu’au Nord comme au Sud, gouverner ce n’est pas prévoir. Il est même aisé de constater qu’en ce domaine, des pays comme le Maroc ou le Rwanda ont réagi plus vite et plus fermement que la France, l’Italie, l’Espagne ou les États-Unis, dès les premiers jours de la pandémie.

Pour autant, la sanction en matière de perte de confiance de la part de l’opinion risque d’être la même pour tous. Si l’on jugeait une gouvernance à l’aune de la capacité de son système de santé à faire face à un tel tsunami, le verdict serait partout implacable. Mais que dire du continent, où l’OMS est dans l’incapacité de dénombrer les respirateurs disponibles, certains pays d’Afrique centrale n’en disposant que d’une douzaine en état de marche, et où les kits, dons du milliardaire Jack Ma, font çà et là l’objet d’un trafic avec la complicité de fonctionnaires véreux des ministères de la Santé ?

Démocraties vs monocraties : quel modèle de riposte pour l’Afrique ? La première puissance à être sortie de la pandémie (tout au moins en apparence) aura l’ascendant sur les autres, lesquelles auront vite oublié ses errements initiaux. Ainsi la Chine, qui se présente désormais comme « la puissance secourable », rôle autrefois dévolu aux États-Unis, développe un récit à la fois guerrier et triomphant autour de sa résilience, qui ne manque pas de séduire sur le continent. Autre pays socialiste, nettement plus bas sur l’échelle de l’influence, Cuba, où la pandémie est pour l’instant contenue et gérée, fait de même en exportant ses médecins vers l’Italie, les Antilles françaises et bientôt l’Algérie, l’Éthiopie ou l’Afrique du Sud.

Combat des modèles

Les systèmes autoritaires seraient-ils mieux adaptés à la riposte que les systèmes démocratiques ? S’agit-il, pour ces derniers, d’un défi existentiel, étant entendu que la surprise stratégique a été la même pour tout le monde ? Sans doute faut-il attendre, pour répondre à cette question, les leçons et les résultats du confinement général décrété le 24 mars dans une autre puissance majeure d’Asie, l’Inde, laquelle est une démocratie. On pourra alors comparer et savoir si, sur le plan sanitaire, la Chine a acquis sur son grand rival régional la même avance que sur le plan économique. En 1978, les Chinois étaient, en moyenne, plus pauvres que les Indiens. Aujourd’hui, ils sont quatre fois plus riches.

Autre variante à introduire dans l’équation de ce combat des modèles : le fait que la Chine n’est pas la seule à être parvenue à endiguer pour l’instant le Covid-19. La Corée du Sud, Taïwan, Singapour sont souvent cités parmi les réussites en ce domaine, les deux premiers pays étant des démocraties.

Modèle asiatique

Il serait donc plus opératoire de parler d’une sorte de « modèle asiatique », s’appuyant sur la culture autant que sur la coercition, face à la pandémie. Parler de « soumission » des populations concernées aux directives de leurs gouvernements est, à cet égard, un trompe-l’œil. Il s’agit plutôt là d’un civisme collectif impressionnant, l’une des vertus hélas les plus rares à dénicher sur le continent africain.

Si l’on peut comprendre qu’en maintes capitales, de Kinshasa à Dakar, ceux dont la survie quotidienne dépend du secteur informel sont dans l’incapacité de respecter les consignes de confinement – mourir de faim à coup sûr est pire que de risquer une infection a priori moins létale que la malaria ou la rougeole –, on comprend moins que des dirigeants censés montrer l’exemple les bafouent allègrement, voire s’adonnent déjà au « coronabusiness ».

Largement diffusées sur les réseaux sociaux, les images de ce nouveau directeur du laboratoire de santé publique d’un pays d’Afrique centrale fêtant au champagne sa nomination, entouré d’une foule compacte d’invités dont aucun ne respecte les gestes barrière, le tout en pleine explosion de la pandémie, sont édifiantes…

Un virus qui menace les riches et les célébrités

« Les puissants connaissent toutes choses. Une seule leur échappe : la mort » (proverbe tchadien). Virus importé, le Covid-19 a d’abord frappé les diasporas africaines, les voyageurs venus d’Europe, les élites mondialisées du continent avant de s’intéresser aux populations locales. Vu des quartiers populaires et plus encore des campagnes, c’est un virus lointain, un « virus chinois » qui menace certes les Noirs, mais en premier lieu les grands, les riches et les célébrités. Pape DioufManu DibangoAurlus Mabélé, l’ancien président congolais Yhombi Opango en sont morts et les premiers infectés locaux sont souvent des ministres ou des hauts fonctionnaires.

Tout cela crée une distance, mais aussi et surtout une impression inédite d’égalité devant la mort – ce qui n’a jamais été le cas à l’époque de l’épidémie d’Ebola, cette « maladie de pauvres ». Les obsèques en catimini de certaines des personnalités précitées dans des cimetières de la région parisienne, celles dans la stricte intimité des premiers morts du Covid-19 sur le continent, jetés sans ménagement dans les cercueils par des employés municipaux en tenues de cosmonautes, sont d’une violence culturelle absolue.

On ne le répétera jamais assez : la mort africaine est un moment du cycle vital et les veillées comme les funérailles, des moments de convivialité participative et socialement réglée. L’enterrement solitaire induit par les mesures de prophylaxie oblige les Africains à vivre une double et tragique coupure, entre la vie et la mort, les vivants et le défunt, sans pouvoir en transcender les aspects les plus douloureux.

UNE SORTE DE MALADIE HONTEUSE, UNE DÉFAITE, UNE HUMILIATION ET UN AVEU DE FAIBLESSE.

La « bonne mort », celle que l’on maîtrise et qui survient en son temps et au bon moment, après avoir mis ses affaires en ordre, payé ses dettes, pallié le vide et la rupture, transmis le flux vital à la postérité, est donc impossible au temps du coronavirus. D’où l’idée, hélas répandue sur le continent, que le Covid-19 est une sorte de maladie honteuse, une défaite, une humiliation et un aveu de faiblesse. Très rares sont ceux qui, à l’instar du ministre burkinabè des Affaires étrangères, Alpha Barry, ou du ministre marocain de l’Équipement et du Transport, Abdelkader Amara, ont eu le courage de faire leur « coming out » en ce domaine – tous deux sont depuis hors de danger.

Résilience, civisme et transparence

Loin des prévisions apocalyptiques de certains médias occidentaux qui rappellent celles faites lors de la pandémie du sida, très loin des préconisations racistes qui vont jusqu’à suggérer de se servir des Africains comme cobayes pour tester de nouveaux traitements, « comme pour le sida chez les prostituées » (un échange effarant sur ce thème a eu lieu récemment sur la chaîne française LCI entre le chef du service de réanimation à l’hôpital Cochin et un directeur de recherches à l’Inserm), c’est en se servant de ces exemples de résilience, de civisme et de transparence que l’Afrique se protégera du cygne noir de la pandémie.

Ici plus qu’ailleurs, distanciation sociale ne saurait être synonyme de déréliction sociale, encore moins de perte de la solidarité.

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La mécanique du malheur est-elle à nouveau enclenchée ? Les « millions de morts » annoncés par Bill Gates et António Guterres sur le continent africain si la pandémie du Covid-19 s’y répandait sans contraintes rappellent les prévisions apocalyptiques du même type, répétées sur toutes les tribunes au début des années 2000 par Kofi Annan et Luc Montagnier, à l’époque où le sida fauchait en Afrique un million de vies tous les dix mois.

Sauf que l’ennemi cette fois n’est pas le VIH, transmissible par voie sexuelle et contre lequel il est aisé de se protéger, mais une molécule de protéine multiforme, insidieuse et extraordinairement contagieuse. Même si quelques théories farfelues du type « le Covid n’atteint pas les Noirs » ont un moment fait florès sur les réseaux sociaux, on notera pour s’en féliciter qu’aucun Thabo Mbeki n’est monté au créneau pour les propager. Qui ne se souvient des vaticinations de l’ancien président sud-africain, assimilant la pandémie du sida à une conspiration antinataliste occidentale et niant le rôle du virus dans la transmission de la maladie ?

Une quatrième régression démographique

Dans leur immense majorité, les intellectuels et les dirigeants africains ont aujourd’hui conscience que ce combat est un combat vital. Reste à évaluer l’ampleur d’un choc viral qui, s’il n’est pas maîtrisé à temps, risque d’induire sur le continent une quatrième régression démographique après celles provoquées par la traite esclavagiste, la colonisation et le VIH.

Il n’y a plus de communauté internationale, mais une communauté humaine comme jamais auparavant. Les pays le plus rapidement atteints sur le continent sont ceux qui étaient les plus connectés (Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Sénégal, Afrique du Sud, Kenya…), ceux situés dans l’angle mort de la mondialisation venant ensuite. Mais tous sont ou seront frappés, nul n’imaginant sérieusement que la poignée de pays enclavés qui, à l’heure où ces lignes sont écrites, se disent préservés de toute infection (Malawi, Soudan du Sud, Lesotho) le resteront longtemps encore.

LE RÊVE D’UNE GLOBALISATION INTERDÉPENDANTE FORCÉMENT HEUREUSE, DONT L’AFRIQUE PROFITERAIT PAR RUISSELLEMENT, A ÉTÉ MIS À GENOUX EN DEUX MOIS.

Le rêve d’une globalisation interdépendante forcément heureuse, dont l’Afrique profiterait par ruissellement, a été mis à genoux en deux mois pour laisser la place à une globalisation anxiogène. Grandes consommatrices des chaînes d’information en continu, lesquelles agissent en l’espèce comme des démultiplicateurs de crises, les élites africaines vivent au quotidien la surmédiatisation de la pandémie du Covid-19 – un statut de « star » mondiale auquel seul jusqu’ici a pu prétendre le VIH sida, le virus Ebola étant beaucoup trop « africain » pour espérer y accéder.

Un cygne noir qui n’aurait jamais dû apparaître

Pour les dirigeants du Nord comme pour ceux du Sud, le Covid-19 est un cygne noir. Et pourtant, cet oiseau imprévisible qui donna naissance à une théorie statistique n’aurait jamais dû apparaître. La pandémie fait en effet partie de ces risques majeurs que tous les États se doivent d’assumer et auxquels ils sont tenus de se préparer.

Sur le papier, les pays qui en ont les moyens (ce qui n’est pas le cas des pays africains) ont pourtant multiplié les scénarios de guerre virale et bactériologique depuis des décennies. En juillet 2019, la Chine a même procédé au plus grand exercice de son histoire en ce domaine, mobilisant plus de 8 000 spécialistes.

Problème, le synopsis prévoyait que le virus était importé par un voyageur venu de l’étranger, comme si l’Empire du milieu, pourtant frappé il y a moins de vingt ans par un agent pathogène apparu dans la province du Guangdong, le Sras, avait du mal à concevoir qu’une épidémie puisse naître en son sein. On connaît la suite : l’infection du marché de Wuhan a été dissimulée pendant plusieurs semaines par les hôpitaux et les fonctionnaires régionaux du Parti communiste, tétanisés à l’idée d’alerter une hiérarchie qui déteste rien tant que les mauvaises nouvelles.

L’absence d’anticipation n’est pas l’apanage des dirigeants africains

Si la bureaucratie chinoise a sans nul doute retardé la riposte, l’état de sidération dans lequel la pandémie a plongé les responsables politiques occidentaux n’a pas échappé aux dirigeants africains. Eux qui gouvernent la plupart du temps au jour le jour, souvent en réaction et rarement en contrôle, ont pu constater que l’absence d’anticipation et le déficit de préparation n’étaient en rien leur apanage.

Au révélateur cruel de la crise sanitaire, on s’aperçoit qu’au Nord comme au Sud, gouverner ce n’est pas prévoir. Il est même aisé de constater qu’en ce domaine, des pays comme le Maroc ou le Rwanda ont réagi plus vite et plus fermement que la France, l’Italie, l’Espagne ou les États-Unis, dès les premiers jours de la pandémie.

Pour autant, la sanction en matière de perte de confiance de la part de l’opinion risque d’être la même pour tous. Si l’on jugeait une gouvernance à l’aune de la capacité de son système de santé à faire face à un tel tsunami, le verdict serait partout implacable. Mais que dire du continent, où l’OMS est dans l’incapacité de dénombrer les respirateurs disponibles, certains pays d’Afrique centrale n’en disposant que d’une douzaine en état de marche, et où les kits, dons du milliardaire Jack Ma, font çà et là l’objet d’un trafic avec la complicité de fonctionnaires véreux des ministères de la Santé ?

Démocraties vs monocraties : quel modèle de riposte pour l’Afrique ? La première puissance à être sortie de la pandémie (tout au moins en apparence) aura l’ascendant sur les autres, lesquelles auront vite oublié ses errements initiaux. Ainsi la Chine, qui se présente désormais comme « la puissance secourable », rôle autrefois dévolu aux États-Unis, développe un récit à la fois guerrier et triomphant autour de sa résilience, qui ne manque pas de séduire sur le continent. Autre pays socialiste, nettement plus bas sur l’échelle de l’influence, Cuba, où la pandémie est pour l’instant contenue et gérée, fait de même en exportant ses médecins vers l’Italie, les Antilles françaises et bientôt l’Algérie, l’Éthiopie ou l’Afrique du Sud.

Combat des modèles

Les systèmes autoritaires seraient-ils mieux adaptés à la riposte que les systèmes démocratiques ? S’agit-il, pour ces derniers, d’un défi existentiel, étant entendu que la surprise stratégique a été la même pour tout le monde ? Sans doute faut-il attendre, pour répondre à cette question, les leçons et les résultats du confinement général décrété le 24 mars dans une autre puissance majeure d’Asie, l’Inde, laquelle est une démocratie. On pourra alors comparer et savoir si, sur le plan sanitaire, la Chine a acquis sur son grand rival régional la même avance que sur le plan économique. En 1978, les Chinois étaient, en moyenne, plus pauvres que les Indiens. Aujourd’hui, ils sont quatre fois plus riches.

Autre variante à introduire dans l’équation de ce combat des modèles : le fait que la Chine n’est pas la seule à être parvenue à endiguer pour l’instant le Covid-19. La Corée du Sud, Taïwan, Singapour sont souvent cités parmi les réussites en ce domaine, les deux premiers pays étant des démocraties.

Modèle asiatique

Il serait donc plus opératoire de parler d’une sorte de « modèle asiatique », s’appuyant sur la culture autant que sur la coercition, face à la pandémie. Parler de « soumission » des populations concernées aux directives de leurs gouvernements est, à cet égard, un trompe-l’œil. Il s’agit plutôt là d’un civisme collectif impressionnant, l’une des vertus hélas les plus rares à dénicher sur le continent africain.

Si l’on peut comprendre qu’en maintes capitales, de Kinshasa à Dakar, ceux dont la survie quotidienne dépend du secteur informel sont dans l’incapacité de respecter les consignes de confinement – mourir de faim à coup sûr est pire que de risquer une infection a priori moins létale que la malaria ou la rougeole –, on comprend moins que des dirigeants censés montrer l’exemple les bafouent allègrement, voire s’adonnent déjà au « coronabusiness ».

Largement diffusées sur les réseaux sociaux, les images de ce nouveau directeur du laboratoire de santé publique d’un pays d’Afrique centrale fêtant au champagne sa nomination, entouré d’une foule compacte d’invités dont aucun ne respecte les gestes barrière, le tout en pleine explosion de la pandémie, sont édifiantes…

Un virus qui menace les riches et les célébrités

« Les puissants connaissent toutes choses. Une seule leur échappe : la mort » (proverbe tchadien). Virus importé, le Covid-19 a d’abord frappé les diasporas africaines, les voyageurs venus d’Europe, les élites mondialisées du continent avant de s’intéresser aux populations locales. Vu des quartiers populaires et plus encore des campagnes, c’est un virus lointain, un « virus chinois » qui menace certes les Noirs, mais en premier lieu les grands, les riches et les célébrités. Pape DioufManu DibangoAurlus Mabélé, l’ancien président congolais Yhombi Opango en sont morts et les premiers infectés locaux sont souvent des ministres ou des hauts fonctionnaires.

Tout cela crée une distance, mais aussi et surtout une impression inédite d’égalité devant la mort – ce qui n’a jamais été le cas à l’époque de l’épidémie d’Ebola, cette « maladie de pauvres ». Les obsèques en catimini de certaines des personnalités précitées dans des cimetières de la région parisienne, celles dans la stricte intimité des premiers morts du Covid-19 sur le continent, jetés sans ménagement dans les cercueils par des employés municipaux en tenues de cosmonautes, sont d’une violence culturelle absolue.

On ne le répétera jamais assez : la mort africaine est un moment du cycle vital et les veillées comme les funérailles, des moments de convivialité participative et socialement réglée. L’enterrement solitaire induit par les mesures de prophylaxie oblige les Africains à vivre une double et tragique coupure, entre la vie et la mort, les vivants et le défunt, sans pouvoir en transcender les aspects les plus douloureux.

UNE SORTE DE MALADIE HONTEUSE, UNE DÉFAITE, UNE HUMILIATION ET UN AVEU DE FAIBLESSE.

La « bonne mort », celle que l’on maîtrise et qui survient en son temps et au bon moment, après avoir mis ses affaires en ordre, payé ses dettes, pallié le vide et la rupture, transmis le flux vital à la postérité, est donc impossible au temps du coronavirus. D’où l’idée, hélas répandue sur le continent, que le Covid-19 est une sorte de maladie honteuse, une défaite, une humiliation et un aveu de faiblesse. Très rares sont ceux qui, à l’instar du ministre burkinabè des Affaires étrangères, Alpha Barry, ou du ministre marocain de l’Équipement et du Transport, Abdelkader Amara, ont eu le courage de faire leur « coming out » en ce domaine – tous deux sont depuis hors de danger.

Résilience, civisme et transparence

Loin des prévisions apocalyptiques de certains médias occidentaux qui rappellent celles faites lors de la pandémie du sida, très loin des préconisations racistes qui vont jusqu’à suggérer de se servir des Africains comme cobayes pour tester de nouveaux traitements, « comme pour le sida chez les prostituées » (un échange effarant sur ce thème a eu lieu récemment sur la chaîne française LCI entre le chef du service de réanimation à l’hôpital Cochin et un directeur de recherches à l’Inserm), c’est en se servant de ces exemples de résilience, de civisme et de transparence que l’Afrique se protégera du cygne noir de la pandémie.

Ici plus qu’ailleurs, distanciation sociale ne saurait être synonyme de déréliction sociale, encore moins de perte de la solidarité.

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