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Ibrahima Sall (ASRED) : « Le décès de Habré est une honte pour le Sénégal »

Ibrahima Sall ASREDLe décès de Habré une honteSénégal

Le décès au Sénégal de l’ancien Président du Tchad, Hissène Habré, secoue toujours ce pays de l’Afrique de l’Ouest où est née une polémique en lien avec la mort en détention de l’ex-dirigeant qui est décédé des suites du Covid-19. L’ASRED (Association pour le Soutien et la Réinsertion Sociale des Détenus) est convaincue que la mort de Hissène habré est une honte pour le Sénégal. AEntretien

 Quel est l’avis de votre association sur la mort en détention de l’ancien Président tchadien Hissène Habré 2021?

Ibrahima Sall : Tout d’abord, l’ASRED, à travers ma voix, présente ses condoléances aux peuples tchadien et sénégalais. Nous trouvons que le décès de Hissène Habré est une honte pour le Sénégal, pays qui est cité comme une exception en matière de démocratie en Afrique. Ce pays considéré comme un Etat de droit, d’où le principe de l’égalité devant la loi, la séparation des pouvoirs. Ce décès est aussi une honte pour l’Afrique qui ne peut plus continuer d’accepter que l’Occident lui dicte la voie à suivre.

Hissène Habré serait mort du Covid-19 et l’administration pénitentiaire a dégagé sa responsabilité, indiquant qu’il n’y a pas de personne atteinte de Coronavirus dans les prisons du Sénégal, et que si l’ancien chef d’Etat a eu le Covid, il a dû le contracter à l’hôpital. Que pensez-vous de cette déclaration ?

La mort de Hissène Habré pose problème et me pousse à émettre des doutes. Je peux tout de même confirmer les dires de l’administration pénitentiaire, car j’ai eu à visiter toutes les prisons du Sénégal, j’ai visité les cellules, il est quasiment impossible qu’il y ait une transmission quelconque du virus. S’il devait y avoir contagion, ce seraient les agents pénitentiaires qui en seraient les vecteurs, eux qui sont en contact avec les détenus. Dans la mesure où il a été indiqué que Habré n’a pas contracté le Covid-19 en prison, la question est aujourd’hui de savoir comment il a pu contracter la maladie à l’hôpital.

Je pense qu’une personnalité comme Hissène Habré, compte tenu surtout de son âge avancé, car il a presque 80 ans, et de sa santé fragile connue de tous, toutes les précautions auraient pu être prises pour qu’il ne contracte pas le Covid à l’hôpital. Comment a-t-il pu contracter le virus dans, comme l’a dit le ministre (de la Justice, ndlr), la plus grande clinique du Sénégal ? Ce qui forcément installe le doute.

Le cas de Hissène Habré ne mérite-t-il pas une réflexion plus poussée sur les conditions de détention, d’autant que le ministre a soulevé la question du bracelet électronique ?

Vous savez, s’agissant de cette question du bracelet électronique, il y a le Décret 2001-362 du 4 mai 2001, relatif aux procédures d’exécution et d’aménagement des sanctions pénales. La loi portant sur ce décret, et qui a été adopté au Sénégal le 29 juin 2020, stipule que le détenu, en lieu d’aller en prison, peut porter le bracelet électronique et purger sa peine à domicile sous surveillance. Cet investissement a coûté cinq (5) milliards FCFA au contribuable sénégalais. Ce n’est pas donné. Il se trouve que le bracelet électronique, qui ne pèse que 15 grammes, revient moins cher par rapport à la ration journalière d’un détenu qui est de 1 150 FCFA.

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Donc si le détenu a la possibilité d’être soumis à une assignation à domicile surveillée, car la loi est là pour régler l’ordre social, pourquoi pas. La personne qui viole une loi et est traduite en justice, s’il est mis sous mandat de dépôt, il est remis entre les mains de l’administration pénitentiaire pour l’exécution de la peine. Le rôle de l’administration pénitentiaire est donc d’assurer la sécurité du détenu, le protéger contre tout mal et toute maladie y compris le Coronavirus. C’est leur mission première. L’autre mission est la réinsertion sociale. En prison, le détenu doit bénéficier d’une rééducation, si nécessaire d’un apprentissage lui permettant, une fois sortie de sa détention, qu’il puisse facilement réintégrer la société.

 

Si on prend l’exemple de la prison de Mbour (80 km de Dakar), les détenus passent la nuit dans les toilettes. A la prison de Rebeuss (Dakar), ils sont en nombre pléthorique dans les chambres

Ce Décret 362 ouvre la voie à d’autres possibilités, comme celui de travaux d’intérêt public à faire exécuter par le détenu, qui n’ira pas en prison, mais effectuera des tâches d’intérêt public. Il faut préciser qu’envoyer une personne en prison ne signifie pas vouloir porter atteinte à sa vie. Il faut savoir que la peine a une double vocation : la personne qui fait obstruction aux règles est envoyée en prison pour qu’elle soit corrigée, mais aussi il faut favoriser sa réinsertion. Le problème de Habré est très complexe et mérite un coup de projecteur.

Parce qu’un chef d’Etat africain a fait obstruction aux règles, l’Occident fixe les voies, donne des ordres qui sont exécutés. Et ce chef d’Etat est poursuivi et jeté en prison. Ce qui montre que ce système n’est pas bon, qu’il est médiocre. Cela prouve aussi que nos dirigeants ne sont pas à la hauteur, car ils développent un sentiment de complexe vis-à-vis de leurs pairs de l’Occident. Normal, puisqu’ils se pointent en Occident pour quémander et salir leur réputation. C’est une honte pour le Sénégal et pour l’Afrique.

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Pour revenir au cas précis de Hissène Habré, arrivé à ce stade, au point que les associations de défense des Droits de l’Homme demandent à ce qu’il soit autorisé à regagner son domicile, il incombait aux autorités sénégalaises de le mettre sous bracelet électronique et lui autoriser à rentrer chez lui. S’il doit mourir, qu’il meurt entouré des siens. C’était plus raisonnable et plus responsable que de le laisser mourir à l’hôpital et faire croire qu’il est mort des suites du Covid-19.

 

Hissène Habré

Voulez-vous dire par là que Hissène Habré n’est pas mort du Covid-19 ?

Je laisse chacun avec ses convictions, mais personnellement, j’émets des doutes sur le fait que Hissène Habré est mort des suites du Covid-19. Je suis libre de le dire, car nous sommes en démocratie et je doute qu’il soit mort du Covid. Encore une fois, il fallait le mettre sous bracelet électronique et le laisser rentrer chez lui. Surtout compte tenu de son âge avancé et de sa santé fragile. La mort de Habré en détention doit pousser l’administration pénitentiaire, le ministre de la Justice et même l’Etat du Sénégal, à jeter un œil sur les 37 prisons du Sénégal.

Ce que nous avons ici au Sénégal, ce ne sont pas des prisons. Nous avons une fortification de l’administration coloniale qui a été transformée en prisons. A l’époque coloniale, ce qui servait d’écuries et de réserves d’aliments ont été légués par l’Occident pour qu’on en fasse des prisons. En Europe, on n’ose pas enfermer quelqu’un dans des prisons pareilles. Si on prend l’exemple de la prison de Mbour (80 km de Dakar), les détenus passent la nuit dans les toilettes. A la prison de Rebeuss (Dakar), ils sont en nombre pléthorique dans les chambres. Nous avons fait beaucoup de rapports pour dénoncer ces situations.

Les prisons du Sénégal sont débordées, il y a une pléthore de détenus et on sacrifie beaucoup de générations. Car au Sénégal, facilement on envoie quelqu’un en prison. Je prends encore comme prétexte le décès de Hissène Habré pour appeler les autorités sénégalaises à penser à mettre sous bracelet électronique les personnes âgées et celles qui ont des ennuis de santé. J’en profite, au nom de l’ASRED, pour dire que nous n’accepterons pas une politisation de ces bracelets. Ce qui est fort possible au Sénégal.

Qu’entendez-vous par politiser les bracelets électroniques ?

Par exemple que les gens au pouvoir l’utilisent de façon discrilinatoire, et faire en sorte que ces bracelets soient uniquement réservés à ceux qui appartiennent à la mouvance présidentielle. C’est cela notre crainte. Oui, que ces bracelets soient réservés à la crème de la société. Si on n’y prend pas garde, les Sénégalais lambda ne pourront pas bénéficier de ces bracelets. Même l’enfant de la vendeuse de cacahuètes, s’il est condamné, doit pouvoir bénéficier de ces bracelets électroniques. Mais on va y veiller. Car ils auront coûté 5 milliards à l’Etat du Sénégal. De façon générale, il faut souligner que le Sénégal est dans une situation catastrophique, les détenus sont fatigués, leurs proches aussi sont fatigués.

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Chose curieuse, ces bracelets, le ministre en a parlé à plusieurs reprises, sans qu’on en voit la couleur. Il avait annoncé leur réception en décembre, puis en janvier, à ce jour, on ne les voit toujours pas. A ce jour, personne n’a vu un exemplaire de ces bracelets être présenté à la télé pour l’expérimenter sur un détenu. A ce jour, ces histoires de bracelets sont au stade de parole donnée, sans doute de projet. Encore une fois, ces bracelets, quand ils seront là, ne devront pas être réservés à ceux-là qui vivent de mandats électoraux, ces carriéristes de la politique.

Je prie que Dieu accueille Hissène Habré en son paradis, mais il faut reconnaître que sa mort a fait jaillir beaucoup d’hypocrisie. Car le ministre parle au nom du gouvernement sénégalais, qui, en complicité avec l’Occident, ont jeté Hissène Habré en prison. Maintenant qu’il est mort, ils osent présenter leurs condoléances et envahissent les médias pour dire que « oui, on allait lui mettre le bracelet électronique ». Aucun de tous ces gens qui font des sorties dans les médias n’a aidé Habré pendant les moments difficiles. L’ASRED a été le seul à aider Hissène Habré sans contrepartie aucune.

La mort en détention de Hissène Habré doit nous servir de leçon à nous tous. Ceux qui sont au sommet doivent réaliser que la prison n’est pas un centre de jeu, ce n’est pas de la blague. Pour une affaire de téléphone portable, on peut facilement se retrouver avec une peine de 5 ans de prison. Il y a par exemple le cas d’un jeune du nom de Moussa Mbaye, mentionnez son nom, interpellé pour une affaire de réseau câblé, il n’a tué personne, mais il croupit à la prison de Mbour, depuis 5 ans, sans jugement, ni notification. Il n’est pas le seul, d’autres sont à la prison de Rebeuss, qui ont fait 5 ans, 4 ans, et le ministre se permet de dire qu’il n’y a pas de longue détention, ce qui est faux.

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