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Gabon : Jean Ping, seul au monde
07/05/2020 à 21h39 par La redaction

« Présidents » en salle d’attente (4/4). Pour ses partisans, Jean Ping est président de la République depuis septembre 2016. Mais, s’il s’accroche à cet espoir, l’ancien diplomate est de plus en plus isolé, y compris au sein d’une opposition qui, parfois, le suit sans le comprendre.

« Présidents » en salle d’attente (4/4). Pour ses partisans, Jean Ping est président de la République depuis septembre 2016. Mais, s’il s’accroche à cet espoir, l’ancien diplomate est de plus en plus isolé, y compris au sein d’une opposition qui, parfois, le suit sans le comprendre.

Jean Ping est un homme de caractère, que beaucoup décrivent volontiers comme inflexible. Des salons de l’hôtel Prince-de-Galles, à Paris, où il a ses habitudes, à sa résidence du nord de Libreville, nombreux sont ceux qui ont tenté de le convaincre. Sans succès.

À 77 ans, cet ancien diplomate a la constance des hommes d’expérience. Leur entêtement et leurs certitudes aussi. Celles d’un intellectuel qui, de la province de l’Estuaire aux plateaux d’Addis-Abeba, a, parfois à tort et souvent à raison, le sentiment d’en savoir plus long que ses pairs.

En ce 31 décembre 2019, Jean Ping enregistre pour la quatrième année consécutive ses vœux à la nation. Le drapeau gabonais ondule, l’hymne du pays retentit, tandis que les sceaux des différentes régions défilent. Puis le « président de la République » apparaît et s’adresse à ses « chers compatriotes », comme le veut l’usage.

Depuis la Saint-Sylvestre 2016, lors de laquelle Jean Ping s’est livré pour la première fois à cet exercice, les portes du palais du Bord de mer lui sont restés fermées. Le mandat du « président élu » n’a en réalité jamais débuté. Mais l’intéressé n’abandonne pas.

Bloqué en 2016

Le 14 janvier dernier, c’est une nouvelle fois à sa résidence du quartier des Charbonnages qu’il reçoit ses partisans de la Coalition pour la nouvelle République (CNR) pour une « réception des vœux ». Non loin de son pupitre de « président de la République élu », un chapiteau blanc protège ses alliés du soleil. Zacharie Myboto, président de l’Union nationale (UN), Alexandre Barro-Chambrier, patron du Rassemblement pour la patrie et la modernité (RPM, ex-Rassemblement Héritage et Modernité) ou encore l’ancien Premier ministre Jean Eyeghe Ndong sont présents. « Je sais, mieux que personne, que nous allons diriger ce pays », leur lance Jean Ping.

LA VOIX DE JEAN PING SE VEUT RASSURANTE, MAIS ELLE NE CONVAINC PLUS.

« Je comprends et je partage vos moments de doute, poursuit-il. Sachez que le chemin qui nous sépare de ce moment est infiniment plus court que celui que nous avons parcouru. » La voix se veut rassurante, mais elle ne convainc plus.

Dans l’assistance, beaucoup ont la tête basse. D’autres ont préféré ne pas venir. « Il faut se rendre à l’évidence, déplore l’un d’eux. Aujourd’hui, Jean Ping n’a plus de réel objectif politique. Il est bloqué en 2016, ce qui l’empêche de se projeter vers les batailles d’aujourd’hui et de demain. C’est une impasse. »

Combien sont-ils sous ce chapiteau blanc à refaire l’Histoire ? Tout au long de l’année 2018, plusieurs barons, Zacharie Myboto et Alexandre Barro-Chambrier en tête, n’ont cessé d’essayer de convaincre Jean Ping de laisser la CNR participer aux législatives d’octobre. « La politique de la chaise vide ne nous mènera à rien », glissait alors l’un d’eux.

L’ancien président de la Commission de l’Union africaine a écouté, réfléchi, laissé planer le doute. Puis, conseillé par Jean Eyeghe Ndong, il a tranché : ça sera le boycott. Myboto et Barro-Chambrier ont choisi de passer outre, présentant leurs candidats, tout comme l’ancien président de l’Assemblée nationale Guy Nzouba-Ndama et ses Démocrates, qui avaient déjà pris leurs distances depuis plusieurs mois.

Résultat : une débâcle générale pour une opposition dont l’unité a volé en éclats et où nombreux sont les ambitieux qui reprochent à Jean Ping leur défaite.

Le temps des tergiversations

« Octobre 2018 a été un tournant, avec la défaite aux législatives puis l’accident vasculaire cérébral d’Ali Bongo Ondimba » , analyse un politologue gabonais. En effet, le 24 octobre 2018, en Arabie saoudite, le chef de l’État s’écroule, prélude à une longue hospitalisation.

« Jean Ping s’est retrouvé coincé, explique un ancien membre de la CNR. Demander un examen de santé du président ou une déclaration de vacance du pouvoir, c’était reconnaître de facto Ali Bongo Ondimba comme président, ce qu’il se refuse à faire. » Alors Jean Ping est resté prudent.

En février 2019, dix personnalités de l’opposition et de la société civile – parmi lesquelles l’ancien porte-parole de Ping, Jean Gaspard Ntoutoume Ayi – fondent le mouvement Appel à agir pour occuper le terrain médiatique et demander un examen médical du président. Du bout des lèvres, Jean Ping, qui les reçoit à son domicile, leur apporte son soutien.

Mais en réalité il tergiverse. « Pendant la période de l’AVC, c’est Appel à agir qui a représenté l’opposition », résume notre politologue. Quand Ping s’efforce de reprendre la main, il a perdu du terrain. Dénonçant un chef d’État qui n’est « plus en capacité de gérer le pouvoir usurpé », il prend pour cible son directeur de cabinet de l’époque, Brice Laccruche Alihanga, chef selon lui des « nouveaux usurpateurs qui livrent le pays aux enchères ».

Ping reprend à son compte la revendication de vacance du pouvoir, sans toutefois revenir sur sa contestation de la présidentielle. « Pour lui, l’AVC n’est qu’un épisode de plus. Il considère qu’il y a vacance du pouvoir depuis quatre ans, ce qui lui a permis de revenir dans ce débat », affirme l’un de ses proches.

Mais ses troupes ne s’en sont pas moins réduites. Autour de lui, seul son cabinet semble lui rester d’une loyauté sans faille : sa porte-parole, Armelle Yembi Yembi, qui a remplacé Frédéric Massavala (parti en novembre 2019), son directeur de cabinet, Joseph John-Nambo, ainsi que ses principaux conseillers, Jean Eyeghe Ndong et l’ancienne ministre de l’Environnement, Radegonde Djeno. Plus discret, l’ex-vice-président Didjob Divungi Di Ndinge reste un fidèle, tout comme l’ancien Premier ministre Jean-François Ntoutoume Emane.

C’est d’ailleurs Didjob Divungi Di Ndinge qui, avec Alexandre Barro-Chambrier, a obtenu de Jean Ping un infléchissement du mot d’ordre de boycott lors des législatives partielles d’août 2019. Avec le soutien cette fois officiel de la CNR, Serge Mabiala, neveu de Divungi et candidat du RPM, a remporté le premier siège à Mouila, devançant le député sortant du Parti démocratique gabonais (PDG, au pouvoir), Léon Nzouba.

De plus en plus isolé

Une union retrouvée pour les alliés de la coalition ? « En apparence, nous répond un opposant. Barro-Chambrier prépare son propre avenir politique, comme il l’a laissé entendre à plusieurs reprises à des diplomates occidentaux. Mais il fait attention à ne pas froisser Ping et sa base. »

« Il considère qu’il a laissé sa place à Ping en 2016 et pense que c’est son tour de représenter l’opposition lors du prochain scrutin, en 2023 », confie un proche de la CNR, qui a participé aux négociations de la coalition il y a quatre ans. Alexandre Barro-Chambrier et Jean Ping se rencontrent désormais au maximum une fois par mois, sous les regards soupçonneux des observateurs. Zacharie Myboto a, quant à lui, prévu de se retirer de la présidence de l’UN en 2020, ce qui rend l’avenir du parti – et de son alliance avec Ping – incertain.

« L’entourage de Jean Ping s’est resserré autour d’un noyau, et les “coalisés” ont pris leurs distances », confie un proche. Franck, son fils, est inquiété pour des soupçons de malversations financières distillés à Libreville et le conseille à distance, la plupart du temps depuis les États-Unis. Il gère une partie des activités de la fondation de la famille.

Soucieux de conserver un lien avec la société civile, Jean Ping est également proche de Jean Rémy Yama, patron du syndicat Dynamique unitaire. « Myboto prépare sa sortie, Nzouba-Ndama joue en solo à l’Assemblée, et Barro-Chambrier attend », résume le politologue cité plus haut. Mais que va faire Jean Ping ?

SA POSITION À L’INTERNATIONAL S’EST AFFAIBLIE, SAUF AU SEIN D’UNE DIASPORA TRÈS ANTI-BONGO.

Un grand flou entoure ses capacités financières actuelles. Jean Ping peut encore s’appuyer sur une aisance héritée de ses postes successifs sous Omar Bongo Ondimba puis à l’UA. En 2016, il avait pu compter sur le soutien plus ou moins direct de plusieurs chefs d’État de la sous-région, qui avaient préféré ne pas miser totalement sur Ali Bongo Ondimba.

Mais que reste-t-il de cette relative bienveillance dont il a bénéficié ? Ses soutiens se sont réduits à mesure qu’Ali Bongo Ondimba pansait diplomatiquement les plaies de l’élection de 2016. À Abidjan, en fin d’année 2017, Alassane Ouattara avait même refusé de le recevoir.

LES AMBASSADEURS OCCIDENTAUX ONT CHANGÉ, ET LA POSITION DE PING À L’INTERNATIONAL S’EST AFFAIBLIE

Même chose en Europe : Paris, où l’Élysée ne l’a jamais franchement soutenu mais où la position d’ABO était fragile, a fini par se rapprocher du palais du Bord de mer par l’entremise de Brice Laccruche Alihanga. L’Union européenne a, elle aussi, opéré un rapprochement depuis le départ de Libreville, à la fin de 2019, de l’ambassadeur Helmut Kulitz. Rosário Bento Pais, qui lui a succédé, a repris le dialogue politique avec le gouvernement gabonais, interrompu depuis octobre 2017.

« Les ambassadeurs occidentaux ont changé, et la position de Ping à l’international s’est affaiblie, sauf au sein d’une diaspora très anti-Bongo », explique notre politologue, qui prend en exemple l’activisme de l’ancienne porte-parole de Ping en France, Laurence Ndong, dont la notoriété ne s’est pas démentie.

« Jean Ping est maintenu en vie par des cyberactivistes sur les réseaux sociaux », décrète, acerbe, un cadre de la présidence. Cette dernière n’en est pas moins attentive aux débats soulevés sur la Toile. Récemment, le palais du Bord de mer a notamment tout fait pour éviter une trop grande exposition du fils du chef de l’État, Noureddin Bongo Valentin, devenu depuis sa nomination comme coordonnateur général des affaires présidentielles la cible d’une opposition dénonçant une « monarchisation du pouvoir ».

« Le Palais sait que la base électorale de Jean Ping, quel que soit le pourcentage qu’on lui attribue, n’a pas disparu en trois ou quatre ans, analyse un diplomate à Libreville. Il veut à tout prix éviter de donner à l’opposition un prétexte pour s’unir à nouveau. »

Candidat à nouveau ?

Dans sa résidence du 1er arrondissement de Libreville, Jean Ping reçoit aujourd’hui moins qu’hier. Surtout, le « président élu » ne voyage plus depuis la fin de 2017, faute d’être en possession de son passeport, dont il affirme qu’il a été confisqué par les autorités gabonaises. Cependant, il continue de s’exprimer dans les médias sur les sujets d’actualité et n’a pas abandonné ses ambitions de terrasser « le système ».

Selon nos sources, ses équipes, dont une partie est menée en France par l’homme d’affaires Jean-Jacques Bourdette et par l’activiste Alain Ogouliguendé, s’affairent toujours pour faire aboutir les plaintes et les recours légaux relatifs au scrutin et aux violences postélectorales de 2016 déposés auprès de la Cour pénale internationale (CPI), de l’ONU et de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP).

L'opposant Jean Ping lors d'une conférence de presse à Bruxelles en avril 2009.

SI LE TEMPS QUI PASSE LE FRAGILISE, IL RESTE ÉGALEMENT PERSUADÉ QU’IL FINIRA PAR LUI DONNER RAISON

D’autres stratèges réfléchissent déjà à la prochaine présidentielle, avec une question centrale : Jean Ping se représentera-t-il ? Le diplomate, qui aura plus de 80 ans en 2023, a toujours promis que le mandat qu’il exercera, certes en tant que « président élu », sera le seul et unique.

« Il est assez malin pour contourner cette promesse, mais cela signifierait sans doute une explosion de la coalition », prédit l’un de ses anciens collaborateurs. Pourrait-il a contrario, comme l’espère sans doute Alexandre Barro-Chambrier, soutenir un candidat dont il ne serait que le parrain ? Chacun des visiteurs des Charbonnages se pose aujourd’hui ces questions.

Jean Ping, en homme d’expérience, observe. Si le temps qui passe le fragilise, il reste également persuadé qu’il finira par lui donner raison. En 2014, dans son essai Éclipse sur l’Afrique, il écrivait : « Nombre d’utopies d’hier sont devenues des réalités d’aujourd’hui et peut-être de demain. L’histoire et la vérité ont leur propre manière de s’imposer. »


Cet article fait partie de notre série : Ping, Kamto, Fayulu, Kodjo… Enquête sur ces « présidents » en salle d’attente 

Crédit: Jeune Afrique

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« Présidents » en salle d’attente (4/4). Pour ses partisans, Jean Ping est président de la République depuis septembre 2016. Mais, s’il s’accroche à cet espoir, l’ancien diplomate est de plus en plus isolé, y compris au sein d’une opposition qui, parfois, le suit sans le comprendre.

« Présidents » en salle d’attente (4/4). Pour ses partisans, Jean Ping est président de la République depuis septembre 2016. Mais, s’il s’accroche à cet espoir, l’ancien diplomate est de plus en plus isolé, y compris au sein d’une opposition qui, parfois, le suit sans le comprendre.

Jean Ping est un homme de caractère, que beaucoup décrivent volontiers comme inflexible. Des salons de l’hôtel Prince-de-Galles, à Paris, où il a ses habitudes, à sa résidence du nord de Libreville, nombreux sont ceux qui ont tenté de le convaincre. Sans succès.

À 77 ans, cet ancien diplomate a la constance des hommes d’expérience. Leur entêtement et leurs certitudes aussi. Celles d’un intellectuel qui, de la province de l’Estuaire aux plateaux d’Addis-Abeba, a, parfois à tort et souvent à raison, le sentiment d’en savoir plus long que ses pairs.

En ce 31 décembre 2019, Jean Ping enregistre pour la quatrième année consécutive ses vœux à la nation. Le drapeau gabonais ondule, l’hymne du pays retentit, tandis que les sceaux des différentes régions défilent. Puis le « président de la République » apparaît et s’adresse à ses « chers compatriotes », comme le veut l’usage.

Depuis la Saint-Sylvestre 2016, lors de laquelle Jean Ping s’est livré pour la première fois à cet exercice, les portes du palais du Bord de mer lui sont restés fermées. Le mandat du « président élu » n’a en réalité jamais débuté. Mais l’intéressé n’abandonne pas.

Bloqué en 2016

Le 14 janvier dernier, c’est une nouvelle fois à sa résidence du quartier des Charbonnages qu’il reçoit ses partisans de la Coalition pour la nouvelle République (CNR) pour une « réception des vœux ». Non loin de son pupitre de « président de la République élu », un chapiteau blanc protège ses alliés du soleil. Zacharie Myboto, président de l’Union nationale (UN), Alexandre Barro-Chambrier, patron du Rassemblement pour la patrie et la modernité (RPM, ex-Rassemblement Héritage et Modernité) ou encore l’ancien Premier ministre Jean Eyeghe Ndong sont présents. « Je sais, mieux que personne, que nous allons diriger ce pays », leur lance Jean Ping.

LA VOIX DE JEAN PING SE VEUT RASSURANTE, MAIS ELLE NE CONVAINC PLUS.

« Je comprends et je partage vos moments de doute, poursuit-il. Sachez que le chemin qui nous sépare de ce moment est infiniment plus court que celui que nous avons parcouru. » La voix se veut rassurante, mais elle ne convainc plus.

Dans l’assistance, beaucoup ont la tête basse. D’autres ont préféré ne pas venir. « Il faut se rendre à l’évidence, déplore l’un d’eux. Aujourd’hui, Jean Ping n’a plus de réel objectif politique. Il est bloqué en 2016, ce qui l’empêche de se projeter vers les batailles d’aujourd’hui et de demain. C’est une impasse. »

Combien sont-ils sous ce chapiteau blanc à refaire l’Histoire ? Tout au long de l’année 2018, plusieurs barons, Zacharie Myboto et Alexandre Barro-Chambrier en tête, n’ont cessé d’essayer de convaincre Jean Ping de laisser la CNR participer aux législatives d’octobre. « La politique de la chaise vide ne nous mènera à rien », glissait alors l’un d’eux.

L’ancien président de la Commission de l’Union africaine a écouté, réfléchi, laissé planer le doute. Puis, conseillé par Jean Eyeghe Ndong, il a tranché : ça sera le boycott. Myboto et Barro-Chambrier ont choisi de passer outre, présentant leurs candidats, tout comme l’ancien président de l’Assemblée nationale Guy Nzouba-Ndama et ses Démocrates, qui avaient déjà pris leurs distances depuis plusieurs mois.

Résultat : une débâcle générale pour une opposition dont l’unité a volé en éclats et où nombreux sont les ambitieux qui reprochent à Jean Ping leur défaite.

Le temps des tergiversations

« Octobre 2018 a été un tournant, avec la défaite aux législatives puis l’accident vasculaire cérébral d’Ali Bongo Ondimba » , analyse un politologue gabonais. En effet, le 24 octobre 2018, en Arabie saoudite, le chef de l’État s’écroule, prélude à une longue hospitalisation.

« Jean Ping s’est retrouvé coincé, explique un ancien membre de la CNR. Demander un examen de santé du président ou une déclaration de vacance du pouvoir, c’était reconnaître de facto Ali Bongo Ondimba comme président, ce qu’il se refuse à faire. » Alors Jean Ping est resté prudent.

En février 2019, dix personnalités de l’opposition et de la société civile – parmi lesquelles l’ancien porte-parole de Ping, Jean Gaspard Ntoutoume Ayi – fondent le mouvement Appel à agir pour occuper le terrain médiatique et demander un examen médical du président. Du bout des lèvres, Jean Ping, qui les reçoit à son domicile, leur apporte son soutien.

Mais en réalité il tergiverse. « Pendant la période de l’AVC, c’est Appel à agir qui a représenté l’opposition », résume notre politologue. Quand Ping s’efforce de reprendre la main, il a perdu du terrain. Dénonçant un chef d’État qui n’est « plus en capacité de gérer le pouvoir usurpé », il prend pour cible son directeur de cabinet de l’époque, Brice Laccruche Alihanga, chef selon lui des « nouveaux usurpateurs qui livrent le pays aux enchères ».

Ping reprend à son compte la revendication de vacance du pouvoir, sans toutefois revenir sur sa contestation de la présidentielle. « Pour lui, l’AVC n’est qu’un épisode de plus. Il considère qu’il y a vacance du pouvoir depuis quatre ans, ce qui lui a permis de revenir dans ce débat », affirme l’un de ses proches.

Mais ses troupes ne s’en sont pas moins réduites. Autour de lui, seul son cabinet semble lui rester d’une loyauté sans faille : sa porte-parole, Armelle Yembi Yembi, qui a remplacé Frédéric Massavala (parti en novembre 2019), son directeur de cabinet, Joseph John-Nambo, ainsi que ses principaux conseillers, Jean Eyeghe Ndong et l’ancienne ministre de l’Environnement, Radegonde Djeno. Plus discret, l’ex-vice-président Didjob Divungi Di Ndinge reste un fidèle, tout comme l’ancien Premier ministre Jean-François Ntoutoume Emane.

C’est d’ailleurs Didjob Divungi Di Ndinge qui, avec Alexandre Barro-Chambrier, a obtenu de Jean Ping un infléchissement du mot d’ordre de boycott lors des législatives partielles d’août 2019. Avec le soutien cette fois officiel de la CNR, Serge Mabiala, neveu de Divungi et candidat du RPM, a remporté le premier siège à Mouila, devançant le député sortant du Parti démocratique gabonais (PDG, au pouvoir), Léon Nzouba.

De plus en plus isolé

Une union retrouvée pour les alliés de la coalition ? « En apparence, nous répond un opposant. Barro-Chambrier prépare son propre avenir politique, comme il l’a laissé entendre à plusieurs reprises à des diplomates occidentaux. Mais il fait attention à ne pas froisser Ping et sa base. »

« Il considère qu’il a laissé sa place à Ping en 2016 et pense que c’est son tour de représenter l’opposition lors du prochain scrutin, en 2023 », confie un proche de la CNR, qui a participé aux négociations de la coalition il y a quatre ans. Alexandre Barro-Chambrier et Jean Ping se rencontrent désormais au maximum une fois par mois, sous les regards soupçonneux des observateurs. Zacharie Myboto a, quant à lui, prévu de se retirer de la présidence de l’UN en 2020, ce qui rend l’avenir du parti – et de son alliance avec Ping – incertain.

« L’entourage de Jean Ping s’est resserré autour d’un noyau, et les “coalisés” ont pris leurs distances », confie un proche. Franck, son fils, est inquiété pour des soupçons de malversations financières distillés à Libreville et le conseille à distance, la plupart du temps depuis les États-Unis. Il gère une partie des activités de la fondation de la famille.

Soucieux de conserver un lien avec la société civile, Jean Ping est également proche de Jean Rémy Yama, patron du syndicat Dynamique unitaire. « Myboto prépare sa sortie, Nzouba-Ndama joue en solo à l’Assemblée, et Barro-Chambrier attend », résume le politologue cité plus haut. Mais que va faire Jean Ping ?

SA POSITION À L’INTERNATIONAL S’EST AFFAIBLIE, SAUF AU SEIN D’UNE DIASPORA TRÈS ANTI-BONGO.

Un grand flou entoure ses capacités financières actuelles. Jean Ping peut encore s’appuyer sur une aisance héritée de ses postes successifs sous Omar Bongo Ondimba puis à l’UA. En 2016, il avait pu compter sur le soutien plus ou moins direct de plusieurs chefs d’État de la sous-région, qui avaient préféré ne pas miser totalement sur Ali Bongo Ondimba.

Mais que reste-t-il de cette relative bienveillance dont il a bénéficié ? Ses soutiens se sont réduits à mesure qu’Ali Bongo Ondimba pansait diplomatiquement les plaies de l’élection de 2016. À Abidjan, en fin d’année 2017, Alassane Ouattara avait même refusé de le recevoir.

LES AMBASSADEURS OCCIDENTAUX ONT CHANGÉ, ET LA POSITION DE PING À L’INTERNATIONAL S’EST AFFAIBLIE

Même chose en Europe : Paris, où l’Élysée ne l’a jamais franchement soutenu mais où la position d’ABO était fragile, a fini par se rapprocher du palais du Bord de mer par l’entremise de Brice Laccruche Alihanga. L’Union européenne a, elle aussi, opéré un rapprochement depuis le départ de Libreville, à la fin de 2019, de l’ambassadeur Helmut Kulitz. Rosário Bento Pais, qui lui a succédé, a repris le dialogue politique avec le gouvernement gabonais, interrompu depuis octobre 2017.

« Les ambassadeurs occidentaux ont changé, et la position de Ping à l’international s’est affaiblie, sauf au sein d’une diaspora très anti-Bongo », explique notre politologue, qui prend en exemple l’activisme de l’ancienne porte-parole de Ping en France, Laurence Ndong, dont la notoriété ne s’est pas démentie.

« Jean Ping est maintenu en vie par des cyberactivistes sur les réseaux sociaux », décrète, acerbe, un cadre de la présidence. Cette dernière n’en est pas moins attentive aux débats soulevés sur la Toile. Récemment, le palais du Bord de mer a notamment tout fait pour éviter une trop grande exposition du fils du chef de l’État, Noureddin Bongo Valentin, devenu depuis sa nomination comme coordonnateur général des affaires présidentielles la cible d’une opposition dénonçant une « monarchisation du pouvoir ».

« Le Palais sait que la base électorale de Jean Ping, quel que soit le pourcentage qu’on lui attribue, n’a pas disparu en trois ou quatre ans, analyse un diplomate à Libreville. Il veut à tout prix éviter de donner à l’opposition un prétexte pour s’unir à nouveau. »

Candidat à nouveau ?

Dans sa résidence du 1er arrondissement de Libreville, Jean Ping reçoit aujourd’hui moins qu’hier. Surtout, le « président élu » ne voyage plus depuis la fin de 2017, faute d’être en possession de son passeport, dont il affirme qu’il a été confisqué par les autorités gabonaises. Cependant, il continue de s’exprimer dans les médias sur les sujets d’actualité et n’a pas abandonné ses ambitions de terrasser « le système ».

Selon nos sources, ses équipes, dont une partie est menée en France par l’homme d’affaires Jean-Jacques Bourdette et par l’activiste Alain Ogouliguendé, s’affairent toujours pour faire aboutir les plaintes et les recours légaux relatifs au scrutin et aux violences postélectorales de 2016 déposés auprès de la Cour pénale internationale (CPI), de l’ONU et de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP).

L'opposant Jean Ping lors d'une conférence de presse à Bruxelles en avril 2009.

SI LE TEMPS QUI PASSE LE FRAGILISE, IL RESTE ÉGALEMENT PERSUADÉ QU’IL FINIRA PAR LUI DONNER RAISON

D’autres stratèges réfléchissent déjà à la prochaine présidentielle, avec une question centrale : Jean Ping se représentera-t-il ? Le diplomate, qui aura plus de 80 ans en 2023, a toujours promis que le mandat qu’il exercera, certes en tant que « président élu », sera le seul et unique.

« Il est assez malin pour contourner cette promesse, mais cela signifierait sans doute une explosion de la coalition », prédit l’un de ses anciens collaborateurs. Pourrait-il a contrario, comme l’espère sans doute Alexandre Barro-Chambrier, soutenir un candidat dont il ne serait que le parrain ? Chacun des visiteurs des Charbonnages se pose aujourd’hui ces questions.

Jean Ping, en homme d’expérience, observe. Si le temps qui passe le fragilise, il reste également persuadé qu’il finira par lui donner raison. En 2014, dans son essai Éclipse sur l’Afrique, il écrivait : « Nombre d’utopies d’hier sont devenues des réalités d’aujourd’hui et peut-être de demain. L’histoire et la vérité ont leur propre manière de s’imposer. »


Cet article fait partie de notre série : Ping, Kamto, Fayulu, Kodjo… Enquête sur ces « présidents » en salle d’attente 

Crédit: Jeune Afrique

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