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En Tunisie, une famille autorisée à changer de nom pour ne plus subir de discriminations
26/10/2020 à 20h01 par La redaction

Alors que le passé esclavagiste du pays perdure dans certains patronymes, les militants antiracistes espèrent que cette décision conduira à une prise de conscience nationale.

Hamden Dali, 81 ans, et son fils Karim, 39 ans, habitants de Djerba, avaient du mal à y croire lorsqu’ils ont entendu la décision du juge. « C’était une joie immense, mon père en a pleuré », souffle Karim. Selon cette décision historique prise le 14 octobre, leur nom de famille sera désormais Dali et non plus Atig Dali. « Atig », qui signifie « affranchi par », est une référence directe à l’esclavage en Tunisie, malgré son abolition en 1846. Dans le sud tunisien, certaines familles noires portent encore ce patronyme ou celui de Chouchan (« libéré de »).

 

Et la stigmatisation se transmet de père en fils, selon Karim Dali, employé dans le secteur de l’hôtellerie. « J’ai compris ce que mon nom voulait dire lorsque mon père m’a expliqué qu’à une époque, il y avait une distinction entre les Djerbiens blancs et les Djerbiens noirs. Les Noirs portaient le nom de leur maître. Je suis né libre mais à l’école, dans le travail ou quand quelqu’un regarde tes papiers, on te fait toujours sentir que tu n’es pas comme les autres Tunisiens », dit-il, sans vouloir en dire plus sur ces souvenirs encore douloureux. Père de deux filles ; Karim ne voulait pas perpétuer cette connotation péjorative associée au nom. Il avait fait une première demande en 2017, mais elle avait été déboutée car la Tunisie n’avait pas le cadre juridique adéquat.

De fait, la décision de justice du 14 octobre se fonde sur une loi contre le racisme votée en 2018, dite « loi 50 ». Ce jugement fera désormais jurisprudence et pourrait encourager d’autres Tunisiens. L’avocate des Dali dit avoir reçu deux demandes similaires.

« Tu es la négresse de qui ? »

Selon Saadia Mosbah, présidente de l’association Mnemty qui lutte contre le racisme depuis 2013, l’affaire des patronymes est liée à un manque de reconnaissance de l’héritage esclavagiste en Tunisie. En 1986, alors qu’elle travaillait à Djerba, une femme lui lance dans un hammam, après un différend : « Tu es la négresse de qui ? » « Il y avait cette pensée commune que si tu es noire, tu es forcément encore l’esclave de quelqu’un », décrit-elle. Saadia Mosbah considère que l’histoire des Dali doit conduire à une prise de conscience nationale, avec la création d’une commission spéciale du ministère de la justice pour supprimer ces patronymes ou la promulgation d’un décret présidentiel.

Mais pour changer les comportements racistes et pas seulement les noms, le temps est long. En Tunisie, les plaintes pour discrimination raciale restent encore peu nombreuses par rapport à la récurrence des agressions. L’ONG Minority Rights Group International, qui a soutenu Hamden Dali, œuvre à l’implantation de la loi à travers la création d’une « clinique juridique » : avec des associations tunisiennes, elle a formé près de 160 avocats, et quatorze plaintes pour discrimination raciale ont été déposées en 2020. « La loi 50 prévoit un comité de lutte contre la discrimination raciale, dont la tâche est de réunir des statistiques, former les juges, la police. Il faut qu’il soit mis en place », insiste Silvia Quattrini, coordinatrice de projets chez Minority Rights Group.

« La loi n’est pas encore réellement appliquée, car les policiers n’y sont pas formés et confondent les actes racistes ou les discriminations avec les violences verbales ou physiques punies par le Code pénal », explique Heyfa Abdelaziz, l’une des avocates de la clinique juridique.

Des injures quotidiennes

Dans un rapport de 2019 sur les discriminations en tous genres dans neuf gouvernorats de la Tunisie, l’ONG a recensé 76 cas de discrimination raciale (soit 24,6 % du total), dont 66 sur la base de l’origine nationale, neuf sur la couleur de peau et un cas de refus de mariage mixte. Les migrants subsahariens en situation irrégulière, principaux concernés par ces statistiques, n’osent pas porter plainte, de peur de se voir demander leurs papiers au sein des commissariats de police.

Dans le cas des Tunisiens noirs, certaines affaires ont débouché sur des jugements favorables pour le plaignant. En 2019, un enseignant de Sfax avait dénoncé les propos racistes d’une parente d’élève à son encontre. Elle a été condamnée à cinq mois de prison avec sursis et 300 dinars d’amende (91 euros). D’autres affaires sont encore en cours, comme celle de Joséphine Sallah, une Britannique habitant à Tebourba, à 30 km de Tunis. Cette mère de trois enfants tunisiens a été agressée verbalement et physiquement par des voisins, dans la rue, en présence de sa fille.

Elle se dit fatiguée des injures qu’elle subit au quotidien, avec des qualificatifs tels que « Kahla » (terme péjoratif pour désigner la couleur), « Ebola », « Didier Drogba ». « Parfois dans les transports en commun, les gens se pincent le nez devant moi. Il faut que la loi soit appliquée plus fermement pour qu’elle ne soit pas juste une mesure cosmétique », conclut Joséphine Sallah.

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Alors que le passé esclavagiste du pays perdure dans certains patronymes, les militants antiracistes espèrent que cette décision conduira à une prise de conscience nationale.

Hamden Dali, 81 ans, et son fils Karim, 39 ans, habitants de Djerba, avaient du mal à y croire lorsqu’ils ont entendu la décision du juge. « C’était une joie immense, mon père en a pleuré », souffle Karim. Selon cette décision historique prise le 14 octobre, leur nom de famille sera désormais Dali et non plus Atig Dali. « Atig », qui signifie « affranchi par », est une référence directe à l’esclavage en Tunisie, malgré son abolition en 1846. Dans le sud tunisien, certaines familles noires portent encore ce patronyme ou celui de Chouchan (« libéré de »).

 

Et la stigmatisation se transmet de père en fils, selon Karim Dali, employé dans le secteur de l’hôtellerie. « J’ai compris ce que mon nom voulait dire lorsque mon père m’a expliqué qu’à une époque, il y avait une distinction entre les Djerbiens blancs et les Djerbiens noirs. Les Noirs portaient le nom de leur maître. Je suis né libre mais à l’école, dans le travail ou quand quelqu’un regarde tes papiers, on te fait toujours sentir que tu n’es pas comme les autres Tunisiens », dit-il, sans vouloir en dire plus sur ces souvenirs encore douloureux. Père de deux filles ; Karim ne voulait pas perpétuer cette connotation péjorative associée au nom. Il avait fait une première demande en 2017, mais elle avait été déboutée car la Tunisie n’avait pas le cadre juridique adéquat.

De fait, la décision de justice du 14 octobre se fonde sur une loi contre le racisme votée en 2018, dite « loi 50 ». Ce jugement fera désormais jurisprudence et pourrait encourager d’autres Tunisiens. L’avocate des Dali dit avoir reçu deux demandes similaires.

« Tu es la négresse de qui ? »

Selon Saadia Mosbah, présidente de l’association Mnemty qui lutte contre le racisme depuis 2013, l’affaire des patronymes est liée à un manque de reconnaissance de l’héritage esclavagiste en Tunisie. En 1986, alors qu’elle travaillait à Djerba, une femme lui lance dans un hammam, après un différend : « Tu es la négresse de qui ? » « Il y avait cette pensée commune que si tu es noire, tu es forcément encore l’esclave de quelqu’un », décrit-elle. Saadia Mosbah considère que l’histoire des Dali doit conduire à une prise de conscience nationale, avec la création d’une commission spéciale du ministère de la justice pour supprimer ces patronymes ou la promulgation d’un décret présidentiel.

Mais pour changer les comportements racistes et pas seulement les noms, le temps est long. En Tunisie, les plaintes pour discrimination raciale restent encore peu nombreuses par rapport à la récurrence des agressions. L’ONG Minority Rights Group International, qui a soutenu Hamden Dali, œuvre à l’implantation de la loi à travers la création d’une « clinique juridique » : avec des associations tunisiennes, elle a formé près de 160 avocats, et quatorze plaintes pour discrimination raciale ont été déposées en 2020. « La loi 50 prévoit un comité de lutte contre la discrimination raciale, dont la tâche est de réunir des statistiques, former les juges, la police. Il faut qu’il soit mis en place », insiste Silvia Quattrini, coordinatrice de projets chez Minority Rights Group.

« La loi n’est pas encore réellement appliquée, car les policiers n’y sont pas formés et confondent les actes racistes ou les discriminations avec les violences verbales ou physiques punies par le Code pénal », explique Heyfa Abdelaziz, l’une des avocates de la clinique juridique.

Des injures quotidiennes

Dans un rapport de 2019 sur les discriminations en tous genres dans neuf gouvernorats de la Tunisie, l’ONG a recensé 76 cas de discrimination raciale (soit 24,6 % du total), dont 66 sur la base de l’origine nationale, neuf sur la couleur de peau et un cas de refus de mariage mixte. Les migrants subsahariens en situation irrégulière, principaux concernés par ces statistiques, n’osent pas porter plainte, de peur de se voir demander leurs papiers au sein des commissariats de police.

Dans le cas des Tunisiens noirs, certaines affaires ont débouché sur des jugements favorables pour le plaignant. En 2019, un enseignant de Sfax avait dénoncé les propos racistes d’une parente d’élève à son encontre. Elle a été condamnée à cinq mois de prison avec sursis et 300 dinars d’amende (91 euros). D’autres affaires sont encore en cours, comme celle de Joséphine Sallah, une Britannique habitant à Tebourba, à 30 km de Tunis. Cette mère de trois enfants tunisiens a été agressée verbalement et physiquement par des voisins, dans la rue, en présence de sa fille.

Elle se dit fatiguée des injures qu’elle subit au quotidien, avec des qualificatifs tels que « Kahla » (terme péjoratif pour désigner la couleur), « Ebola », « Didier Drogba ». « Parfois dans les transports en commun, les gens se pincent le nez devant moi. Il faut que la loi soit appliquée plus fermement pour qu’elle ne soit pas juste une mesure cosmétique », conclut Joséphine Sallah.

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