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En France, un «socialisme de l’offre» pour ne rien changer
11/06/2020 à 00h01 par La redaction

En France, un «socialisme de l’offre» pour ne rien changer

En France, un «socialisme de l’offre» pour ne rien changer

Le gouvernement envisage de payer une partie des salaires des entreprises. Une décision qui prouve la faiblesse de ses politiques précédentes, mais qui n’appellera aucune contrepartie réelle.

La réponse à la crise économique qui suit le confinement permet de tracer les contours de ce que sera le capitalisme de demain et, déjà, d’apercevoir ses fragilités. Une des mesures les plus importantes à cet égard pourrait donc bien être ce que l’on appelle déjà « l’activité partielle spécifique » (APS). C’est un dispositif qui est encore en discussion et qui sera décliné selon les branches et les entreprises, mais qui est amené à prendre le relais sur le moyen terme de l’activité partielle classique (que l’on appelle communément « chômage technique »).

Le principe est assez simple mais particulièrement étonnant en régime capitaliste : moyennant un engagement de l’entreprise à maintenir les emplois ou un accord spécifique entre partenaires sociaux, l’État prendrait en charge une partie des salaires. En cas d’accord d’entreprise, l’aide de l’État sera encore plus importante. On se retrouvera donc avec cette incongruité : la puissance publique assurera directement la prise en charge d’une partie substantielle (on parle de 40 % du salaire) du principal coût de production d’une entreprise privée qui, malgré cela, demeurera totalement dans la sphère privée.

Une telle mesure signale bien l’affaiblissement de la production marchande actuellement : une immense partie des entreprises ne peuvent faire face à leurs coûts habituels. Dès lors, elles ne sont pas ou peu viables. Elles sont donc maintenues en vie par la grâce de l’État, qui espère ainsi sauvegarder l’emploi, maintenir la demande, rétablir la confiance et accélérer la reprise.

Manifestation le 6 juin 2020 devant l'usine Renault de Choisy-le-Roy. © AFPManifestation le 6 juin 2020 devant l'usine Renault de Choisy-le-Roy. © AFP

De manière assez significative, ce système de subvention des salaires est défendu dans une note publiée lundi 8 juin par trois économistes français du Peterson Institute for International Economics (Piie), Jean Pisani-Ferry, Olivier Blanchard et Thomas Philippon. Ces trois chercheurs ne sont pas n’importe qui. Ce sont les chefs de file de l’école néokeynésienne qui a tant influencé la pensée économique d’Emmanuel Macron. Et ce sont aussi trois membres du nouveau comité pour penser l’après-crise mis en place par le même président de la République. On peut donc considérer que ce document est largement une justification du dispositif français, même s’il prétend servir de modèle pour l’ensemble des pays développés.

Pour les trois économistes, il faut réduire progressivement les mesures de chômage partiel qui induisent que les salariés sont payés pour ne pas travailler. Le principal argument réside dans l’idée que cette activité partielle, qui transfère les salaires vers les pouvoirs publics, n’incitent pas les entreprises à reprendre la production tant qu’un certain niveau de demande n’est pas atteint afin de limiter les pertes. Or, cela peut effectivement créer des blocages dans le reste de l’économie. L’économiste François Geerolf voit même dans la générosité du chômage partiel une des raisons de la plus forte récession dans l’Hexagone, non parce qu’il est généreux en soi, mais parce qu’il incite à ne pas produire. Si, pendant le confinement, ce pouvait être un atout sanitaire, c’est devenu une difficulté économique.

Le choix du gouvernement français a donc été de réduire progressivement la prise en charge de l’activité partielle au 1er juin. Mais ce choix pose un autre problème soulevé par le trio d’économistes. En alourdissant le coût du chômage partiel, on incite certes à une reprise plus rapide de l’activité, mais on fragilise la structure de coûts des entreprises. Or, dans de nombreux secteurs, ces entreprises doivent faire face à des coûts supplémentaires liés aux mesures sanitaires, mais aussi à une baisse de leur productivité en raison de ces mêmes mesures. Ces difficultés touchent particulièrement les services : magasins, restaurants, salons et agences diverses ne peuvent plus accueillir la même jauge de clients qu’auparavant. Il faut donc plus de temps pour faire autant de chiffre d’affaires.

Ce choc négatif de productivité est une véritable bombe à retardement pour l’économie qui, en réalité, empêche des secteurs qui ont déjà une très faible productivité et une très faible capacité de gains en ce domaine de fonctionner normalement. Dans ces conditions, tout coût supplémentaire conduit à une fragilisation des entreprises. En retour, ces dernières ont, pour sauvegarder leurs marges, le réflexe de couper dans leurs coûts fixes, et principalement dans l’emploi.

C’est ici que Jean Pisani-Ferry, Thomas Philippon et Olivier Blanchard estiment que l’État doit intervenir. Plutôt que de subventionner la fermeture des lieux de production, il serait plus raisonnable de subventionner une partie des salaires. Ils proposent un montant indicatif de 30 %. Grosso modo, les trois économistes et sans doute le gouvernement français proposent donc de compenser les pertes de productivité pour les secteurs les plus exposés.

Pour eux, ce mécanisme serait certes coûteux, entre 0,8 % et 1,9 % du PIB selon les pays, mais il assurerait des recettes à l’État par rapport aux pertes d’emplois avec les recettes des cotisations sur le reste du salaire payé par l’entreprise, par le soutien à la demande et par l’économie réalisée sur les dépenses d’assurance-chômage. Sur le papier, cette proposition répond clairement à l’urgence de sauvegarder des milliers d’emplois menacés et, partant, de maintenir le niveau de vie des salariés concernés et de freiner la spirale récessive désastreuse déjà à l’œuvre.

Pour autant, ce dispositif présente un certain nombre de difficultés que l’on ne saurait éluder. La première est qu’il pose les limites de la vision néolibérale de l’économie à laquelle notre trio d’économistes est attaché. Jusqu’à la crise actuelle, ces trois experts étaient de fervents partisans de la libéralisation du marché du travail, selon un principe simple : il fallait que la main-d’œuvre s’adapte aux conditions de la concurrence et du marché. Au cœur de cette pensée, le principe de la « destruction créatrice », assez librement inspiré de Joseph Schumpeter. Le capitalisme est un système robuste parce qu’il est capable de créer des activités nouvelles et de détruire les anciennes, pour peu qu’on laisse la concurrence jouer. C’est la concurrence qui crée l’innovation et le marché du travail libre qui lui donne les moyens de le réaliser. Les cochers deviennent ainsi des chauffeurs de taxi et les ouvriers de l’industrie des travailleurs dans les services aux entreprises.

 

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Le principe est assez simple mais particulièrement étonnant en régime capitaliste : moyennant un engagement de l’entreprise à maintenir les emplois ou un accord spécifique entre partenaires sociaux, l’État prendrait en charge une partie des salaires. En cas d’accord d’entreprise, l’aide de l’État sera encore plus importante. On se retrouvera donc avec cette incongruité : la puissance publique assurera directement la prise en charge d’une partie substantielle (on parle de 40 % du salaire) du principal coût de production d’une entreprise privée qui, malgré cela, demeurera totalement dans la sphère privée.

Une telle mesure signale bien l’affaiblissement de la production marchande actuellement : une immense partie des entreprises ne peuvent faire face à leurs coûts habituels. Dès lors, elles ne sont pas ou peu viables. Elles sont donc maintenues en vie par la grâce de l’État, qui espère ainsi sauvegarder l’emploi, maintenir la demande, rétablir la confiance et accélérer la reprise.

Manifestation le 6 juin 2020 devant l'usine Renault de Choisy-le-Roy. © AFPManifestation le 6 juin 2020 devant l'usine Renault de Choisy-le-Roy. © AFP

De manière assez significative, ce système de subvention des salaires est défendu dans une note publiée lundi 8 juin par trois économistes français du Peterson Institute for International Economics (Piie), Jean Pisani-Ferry, Olivier Blanchard et Thomas Philippon. Ces trois chercheurs ne sont pas n’importe qui. Ce sont les chefs de file de l’école néokeynésienne qui a tant influencé la pensée économique d’Emmanuel Macron. Et ce sont aussi trois membres du nouveau comité pour penser l’après-crise mis en place par le même président de la République. On peut donc considérer que ce document est largement une justification du dispositif français, même s’il prétend servir de modèle pour l’ensemble des pays développés.

Pour les trois économistes, il faut réduire progressivement les mesures de chômage partiel qui induisent que les salariés sont payés pour ne pas travailler. Le principal argument réside dans l’idée que cette activité partielle, qui transfère les salaires vers les pouvoirs publics, n’incitent pas les entreprises à reprendre la production tant qu’un certain niveau de demande n’est pas atteint afin de limiter les pertes. Or, cela peut effectivement créer des blocages dans le reste de l’économie. L’économiste François Geerolf voit même dans la générosité du chômage partiel une des raisons de la plus forte récession dans l’Hexagone, non parce qu’il est généreux en soi, mais parce qu’il incite à ne pas produire. Si, pendant le confinement, ce pouvait être un atout sanitaire, c’est devenu une difficulté économique.

Le choix du gouvernement français a donc été de réduire progressivement la prise en charge de l’activité partielle au 1er juin. Mais ce choix pose un autre problème soulevé par le trio d’économistes. En alourdissant le coût du chômage partiel, on incite certes à une reprise plus rapide de l’activité, mais on fragilise la structure de coûts des entreprises. Or, dans de nombreux secteurs, ces entreprises doivent faire face à des coûts supplémentaires liés aux mesures sanitaires, mais aussi à une baisse de leur productivité en raison de ces mêmes mesures. Ces difficultés touchent particulièrement les services : magasins, restaurants, salons et agences diverses ne peuvent plus accueillir la même jauge de clients qu’auparavant. Il faut donc plus de temps pour faire autant de chiffre d’affaires.

Ce choc négatif de productivité est une véritable bombe à retardement pour l’économie qui, en réalité, empêche des secteurs qui ont déjà une très faible productivité et une très faible capacité de gains en ce domaine de fonctionner normalement. Dans ces conditions, tout coût supplémentaire conduit à une fragilisation des entreprises. En retour, ces dernières ont, pour sauvegarder leurs marges, le réflexe de couper dans leurs coûts fixes, et principalement dans l’emploi.

C’est ici que Jean Pisani-Ferry, Thomas Philippon et Olivier Blanchard estiment que l’État doit intervenir. Plutôt que de subventionner la fermeture des lieux de production, il serait plus raisonnable de subventionner une partie des salaires. Ils proposent un montant indicatif de 30 %. Grosso modo, les trois économistes et sans doute le gouvernement français proposent donc de compenser les pertes de productivité pour les secteurs les plus exposés.

Pour eux, ce mécanisme serait certes coûteux, entre 0,8 % et 1,9 % du PIB selon les pays, mais il assurerait des recettes à l’État par rapport aux pertes d’emplois avec les recettes des cotisations sur le reste du salaire payé par l’entreprise, par le soutien à la demande et par l’économie réalisée sur les dépenses d’assurance-chômage. Sur le papier, cette proposition répond clairement à l’urgence de sauvegarder des milliers d’emplois menacés et, partant, de maintenir le niveau de vie des salariés concernés et de freiner la spirale récessive désastreuse déjà à l’œuvre.

Pour autant, ce dispositif présente un certain nombre de difficultés que l’on ne saurait éluder. La première est qu’il pose les limites de la vision néolibérale de l’économie à laquelle notre trio d’économistes est attaché. Jusqu’à la crise actuelle, ces trois experts étaient de fervents partisans de la libéralisation du marché du travail, selon un principe simple : il fallait que la main-d’œuvre s’adapte aux conditions de la concurrence et du marché. Au cœur de cette pensée, le principe de la « destruction créatrice », assez librement inspiré de Joseph Schumpeter. Le capitalisme est un système robuste parce qu’il est capable de créer des activités nouvelles et de détruire les anciennes, pour peu qu’on laisse la concurrence jouer. C’est la concurrence qui crée l’innovation et le marché du travail libre qui lui donne les moyens de le réaliser. Les cochers deviennent ainsi des chauffeurs de taxi et les ouvriers de l’industrie des travailleurs dans les services aux entreprises.

 

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