Avec le Covid-19, la Russie constate ses fractures sociales


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Dans un pays au maigre filet social et aux lourdes inégalités, l’épidémie a fait des dégâts, abîmant définitivement le lien entre la population et un pouvoir sourd à ses difficultés. Solidarité et débrouille, faute de mieux, ont pris le relais. Reportage à Astrakhan et Togliatti.

Astrakhan et Togliatti (Russie), envoyé spécial.– À la veille du confinement en Russie, fin mars, on pouvait lire un peu partout un sombre présage « Nous avons plus peur de la crise économique que du virus lui-même. » Dix semaines plus tard, alors que l’épidémie semble avoir passé son pic – officiellement 6 000 décès pour presque 600 000 cas positifs –, la phrase résonne avec encore plus d’acuité.

C’est le cas pour Elmira, mère de quatre enfants. Âgée de 42 ans, elle vit dans une modeste maison en bois qu’elle loue à Astrakhan, dans le sud de la Russie, ville située sur le delta de la Volga. « J’ai l’impression que la moitié du pays est dans ma situation », nous dit-elle. Divorcée de son premier mari puis veuve du père de ses trois plus jeunes enfants, elle vivait jusqu’à présent de petits boulots depuis vingt ans, habitant à droite à gauche.

Et puis tout s’est arrêté. Le petit stand de nourriture dans lequel elle travaillait comme vendeuse et femme à tout faire depuis deux ans, un shawarma comme il en existe à chaque coin de rue en Russie, a fermé, confinement oblige. Il lui rapportait quelque 200 euros par mois. Désormais, elle n’a plus aucun revenu et nulle possibilité de réclamer une indemnité chômage, car elle travaillait au noir, dans le secteur « non officiel » comme on dit ici. Mais les traites du loyer s’accumulent. « J’ai deux mois de retard et mon propriétaire veut nous mettre à la porte, alors j’essaie désespérément de retrouver un boulot, je connais par cœur les annonces en ligne », souffle-t-elle.

famille elmira - Avec le Covid-19, la Russie constate ses fractures socialesMère de quatre enfants et désormais grand-mère, Elmira espère rapidement retrouver un travail pour conserver son logement. © JC

Elmira n’est pas la seule à ne pas arriver à joindre les deux bouts. 61 % de Russes ont perdu une partie ou la totalité de leurs revenus, selon une étude du Haut Collège d’économie. La majorité ne touchera pas un kopeck supplémentaire de la part des autorités. Ils sont employés dans l’économie souterraine du pays – la moitié des actifs à Astrakhan. Le nombre des chômeurs aurait triplé, atteignant 10 % depuis mars, soit 13 millions de personnes.

Les patrons de PME, obligés de cesser toute activité à la suite du confinement généralisé aux régions russes début avril, sont plongés dans l’abîme. Entre 1 à 3 millions d’entre eux pourraient faire faillite, selon la Chambre de commerce russe. « Notre chiffre d’affaires est tombé à zéro, confie Dimitri Kourianov, 35 ans, fondateur d’une TPE de réparation d’ordinateurs. Il y a un mois je pensais tout arrêter. Puis je me suis battu et nous avons repris en catimini il y a une semaine, mais les clients sont toujours isolés chez eux et les charges demeurent. Si la crise perdure, nous sommes morts. L’État se fiche totalement des PME alors que les géants des matières premières, eux, reçoivent toujours plus. »

Le Kremlin a en effet surtout secouru les Gazprom et autres Rosneft, moteurs d’une économie encore peu diversifiée, les PME ne représentant que 20 % du PIB russe. Le président Vladimir Poutine et son gouvernement ont ensuite annoncé différentes aides ponctuelles pour les citoyens et les entreprises, mais peu élevées. Cela leur a valu de sévères critiques, alors que la trésorerie fédérale est pourtant replète (500 milliards de dollars).

Certaines PME russes sont ainsi éligibles à une aide de 12 000 roubles (160 euros) par mois, d’autres non. L’explication ? Une obscure liste gouvernementale de secteurs à aider ou pas, aux contours flous – mais où figure le géant américain McDonald’s ! Selon un récent sondage, seulement 10 % des entreprises auraient bien perçu une aide. Si Dimitri n’a rien touché, Anton Davydov, fondateur d’une chaîne de cantines vintage soviétiques à Astrakhan, a eu « deux fois 12 000 roubles »« C’est vraiment dérisoire, juge-t-il. Mais comme personne ne s’attend à quoi que ce soit de la part du gouvernement, c’est mieux que rien. »

Les salariés réguliers ayant perdu leur emploi après le 1er mars sont censés recevoir une enveloppe de 12 000 roubles. Quant aux chômeurs de plus longue durée, ils ont vu le montant minimal d’indemnisation gonflé par Poutine de 1 500 à 4 500 roubles par mois, alors que le maximum est aussi à 12 000 roubles.

Ces sommes faméliques correspondent au très mince filet social existant en Russie, où règne l’ultralibéralisme. Mais elles n’arrivent pas toujours dans la poche des demandeurs en raison des lenteurs bureaucratiques ou des soucis techniques. Aussi, les Russes ont peu d’économies et 40 % n’auraient qu’un matelas financier suffisant pour vivre un mois ou deux, pas plus. Certains se tournent alors vers le microcrédit, en plein boom.

marche - Avec le Covid-19, la Russie constate ses fractures socialesSur le marché aux poissons d’Astrakhan, qui est resté ouvert pendant la crise, les clients se font toujours très, très rares. © JC

Livrés à eux-mêmes, les habitants d’Astrakhan s’en sont remis à la solidarité et l’instinct de survie. « C’est dur de nous tuer ! », lancent en riant Elvira et Farizakhan, deux vendeuses du marché central. « Je n’avais jamais demandé d’aide à personne, raconte Xenia, 40 ans, une énergique mère de trois enfants. Mais quand mes petits cafés ont dû fermer, j’ai spontanément reçu l’aide de simples connaissances ou d’anonymes. J’essaie d’aller distribuer des produits de première nécessité aux plus démunis à mon tour. »

La charmante et bigarrée Astrakhan, dont l’histoire remonte au XIIIsiècle, à l’époque des descendants de Gengis Khan, n’en est certes pas à sa première crise. Conquise par Ivan le Terrible, elle est devenue une importante place marchande, porte de la Russie vers l’Orient. C’est aujourd’hui une ville cosmopolite où se mélangent les Slaves et les Caucasiens, les Kazakhs et les Kalmouks d’origine mongole.

En 2011, elle a subi un choc important : la limitation drastique de la pêche d’esturgeons en mer Caspienne voisine, base de la production de caviar noir. Depuis, la ville vivote. Ses jolis bâtiments se dégradent. Le budget régional dépend largement des subsides du gaz et du pétrole versés par les mastodontes Lukoil et Gazprom.

Ici, comme ailleurs, le Covid-19 a renforcé les fractures de la Russie. Celle des gros et des petits, des inégalités colossales entre les couches de la population, entre les territoires également. La flamboyante Moscou, vitrine du pays, jouit d’un budget monstrueux par rapport aux provinces parfois délaissées. « En Russie, l’impôt est très mal réparti, on n’a pas la même inégalité territoriale qu’entre Paris et Marseille ou la Moselle », explique Oleg Chéïne, député d’opposition de la région à la Douma russe, qui milite pour les droits des travailleurs.

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